L'art de diffamer ou "Mayotte en mouvement"

De Radio Kwezi, on n'en peut pas dire de bien. On peut en revanche attirer l'attention sur ses pratiques, dignes des meilleures heu...

De Radio Kwezi, on n'en peut pas dire de bien. On peut en revanche attirer l'attention sur ses pratiques, dignes des meilleures heures du fascisme. Deux enseignants, qui, à visage découvert, ont donné leur avis sur la récente actualité, sont condamnés sans jugement par un Collectif anonyme. Vers quels gouffres s'oriente ainsi Mayotte ?

J’apprends aujourd’hui qu’un collectif mahorais, nommé MEM (Mayotte En mouvement), a décidé, au moyen d’un texte, de « saisir » le Ministre de l’Education, du fait – je cite le site Internet de radio Kwezi - d’ « une série d’articles parus dans la presse nationale, dans lesquels des professeurs en poste à Mayotte, ont pointé du doigts [sic] “une mobilisation raciste et xénophobe”[1] »[2]. On admirera, au passage, la précision du site et sa déontologie : d’une part, les blogs Médiapart ne relèvent pas de la presse nationale, chaque auteur étant responsable de ses publications, lesquelles n’engagent pas l’organe de presse qui les accueille, et d’autre part, chose beaucoup plus grave, ce site n’hésite pas à jeter en pâture à une opinion locale chauffée à blanc par les événements récents deux enseignants, en reproduisant, sans rien en retrancher, la lettre d’un obscur collectif, précisant leurs nom, prénom, lieu d’exercice, et les accusant d’attiser la haine contre les « Mahorais ». 

On avait déjà relevé que ce média n’hésitait pas à relayer des appels au « décasage », ou encore la propagande des milices dernièrement créées pour semer la terreur au sein des populations jugées indésirables (les personnes supposées en situation irrégulière) ; on voit que la même ligne « éditoriale » est conservée. 

Concernant la lettre elle-même, elle est sans surprise, en ce qu’elle reprend, de façon très explicite, l’assimilation malhonnête qui a eu cours tous ces derniers mois, entre immigration dite irrégulière et délinquance : « mayotte ploie sous la charge d’une insécurité grandissante liée à une immigration massive »[3]. Il s’agit donc, dans un premier temps, de rappeler au ministre quelle est la situation à Mayotte, certes selon un éclairage fort orienté, comme on vient de le montrer. Dans un second moment, la lettre en vient à évoquer le cas de deux professeurs :

« Deuxièmement, Monsieur le ministre, nous vous interpellons aux sujet des dérives de certains professeurs de la fonction publique mutés à Mayotte qui accusent les mahorais de xénophobie et de racisme, comme c’est le cas des articles publiés sur mediapart par monsieur Damien Goutreau [sic], professeur d’histoire géographie au lycée de Sada et monsieur Alain Naze, professeur de philosophie au lycée du Nord.

De plus, nous avons des témoignages de leurs élèves, qui nous rapportent que ces mêmes professeurs qui sont la pour l’instruction de nos enfants dénigrent fortement mayotte et les mahorais. Ils affirmeraient [on admirera la prudence de ce conditionnel… Mais si conditionnel il y a, c’est que se trouve relayé ici ce qui n’est rien d’autre qu’un ragot, sur lequel pourtant repose toute l’accusation – AN] que la France n’à rien à faire dans “ce trou à rats”. Des propos injurieux à l’égard des mahorais et leur témoignage de leur mahorophobie est lisible sur mediapart.

Ces propos ne peuvent qu’attiser la haine et aller à l ‘encontre de la paix sociale que mayotte peine à conserver depuis des années. En vous remerciant de votre attention à cette missive, nous vous prions, monsieur le ministre, de croire à nos sincères salutations ».

Ce passage méritait d’être cité intégralement, pour bien saisir ce dont il s’agit. Les articles que Damien Gautreau et moi-même avons publiés sur Médiapart ne prêtent en rien le flanc à l’exorbitante accusation formulée dans ce document, puisque ni l’un ni l’autre ne proférons le moindre jugement sur « les » Mahorais, en général, mais évoquons, à l’occasion, une partie d’entre eux – et pas sur la moindre base ethnique. Faire remarquer que la pratique des décasages, comme les discours consistant à attribuer tous les maux de l’île aux étrangers en situation supposée irrégulière, ou parfois encore plus simplement aux étrangers (essentiellement comoriens), ne sont pas les éléments premiers d’une vie paisible entre les dites communautés, cela semble davantage relever du bon sens que de je ne sais quelle stigmatisation. De quelle « mahorophobie » témoigneraient les articles incriminés ? J’invite quiconque à les lire. L’expression « les » Mahorais n’apparaissant pas dans ces articles, le découpage pseudo-ethnique de l’île n’est pas le fait de ces écrits. C’est bien au contraire les thuriféraires de la supposée « identité mahoraise » qui opèrent des partages mortifères, aptes à dresser de supposées communautés les unes contre les autres.

Heureusement, j’ai reçu le soutien de Mahorais, qui ne veulent pas qu’on stigmatise les étrangers, quelle que soit leur situation administrative, encore moins qu’on leur fasse violence, et qui n’entrent pas dans la logique du repli sur soi propre au pseudo-concept de « mahorité ». J’ai reçu aussi le soutien de Mahorais qui sont parfois français, parfois franco-comoriens, mais qui n’ont pas oublié que les habitants de l’île ont une généalogie qui ne se comprend que dans la logique de l’Archipel des Comores, au minimum, et qui ont parfois de la famille aux Comores, ou à Madagascar, parfois pas, d’autres qui sont parfois nés aux Comores, etc. Ces interlocuteurs que j’ai rencontrés n’avaient aucunement l’intention de vivre dans une île de Mayotte où triompherait le règne sans partage d’une identité fantasmatique – à ce jeu-là, qui est certain de présenter un degré suffisamment « pur » de « mahorité » ? 

L’argument porté contre les articles eux-mêmes n’ayant pas de poids, les rédacteurs de la lettre adoptent alors un autre procédé, consistant à faire comparaître à la barre d’un tribunal improvisé de supposés élèves des deux professeurs mis en cause dans cette lettre. Là, on passe à la pure et simple diffamation, mettant dans la bouche de l’un ou de l’autre (ce n’est pas précisé) une parole (recueillie supposément auprès d’élèves, bien que la lettre conserve prudemment le conditionnel – la prudence et la nuance n’étant pas le fort de cette lettre, ce conditionnel a valeur d’aveu de la part des rédacteurs, qui n’y croient pas eux-mêmes) selon laquelle la France n’aurait rien à faire dans ce « trou à rats ». Une telle position pourrait être celle d’une certaine droite, considérant, à tort ou à raison, ce n’est pas le lieu ici d’en discuter, que la France n’a pas d’intérêts stratégiques à Mayotte. 

En aucun cas elle n’est compatible avec la lettre ni l’esprit des articles incriminés. Que je puisse exprimer l’idée que la France n’a été, par le passé (et aujourd’hui encore), que trop présente en Afrique et dans ses alentours, et que sa présence maintenue à Mayotte n’est pas sans faire signe vers des formes de néo-colonialisme, c’est une position que j’assume parfaitement – mais jamais devant une classe, où, professeur de philosophie, concernant ce type de sujet, je me contente de poser des questions, d‘ouvrir des perspectives. Quant à l’expression « trou à rats », encore une fois, lisez les articles incriminés, et vous verrez que ce type de vocabulaire relève d’une teneur langagière toute autre, plus proche de l’extrême droite que des parages où je me tiens.

Quant au dernier paragraphe cité plus haut, c’est un véritable morceau de bravoure, cherchant à inverser les choses : ce sont ceux qui dénoncent la haine entre les communautés, attisée par certains discours, et mise en œuvre par la pratique des décasages qui se trouvent accusés d’ « attiser la haine » et d’aller « à l’encontre de la paix sociale ». C’est une technique assez classique de renversement de l’accusation : ce n’est pas moi (qui suis raciste), c’est lui. Mais c’est aussi, avouons-le, une technique qu’on pardonne encore lorsqu’elle prévaut autour des bacs à sable, mais pas plus loin.

Le caractère dérisoire de cette lettre saute aux yeux, mais ce qui est inquiétant, c’est qu’on se trouve ici, avec cette façon d’en appeler au Ministre, à une guerre d’intimidation, dont on se demande bien où elle finira. Les violences lors des décasages pratiqués par les milices (illégales) sévissant à Mayotte ont aussi, parfois, été précédées par des avertissements aux populations concernées. Devons-nous considérer cette lettre comme un avertissement, comme une injonction à nous taire ? En tout cas, cela devrait faire réfléchir les uns et les autres quant à la nature de la société mahoraise que vous et vos semblables (courageux collectif anonyme !) nous préparez.

[1] Citation d’une partie du titre d’un texte de Damien Gautreau, sur son blog Médiapart : « Mayotte : une mobilisation raciste et xénophobe », source Internet : http://www.habarizacomores.com/2018/03/mayotte-une-mobilisation-raciste-et.html

[2] « Un Collectif saisit le ministre de l’éducation nationale suite aux propos dans la presse de professeurs en poste à Mayotte, source Internet : ...un-collectif-saisit-le-ministre-de-leducation-nationale-suite-aux-propos-dans-la-presse-de-professeurs-en-poste-a-mayotte/

[3] Ibid. – je souligne.

Nom

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