« L’université du canapé » ou quand la parole publique s’abaisse au sarcasme. Je veux d’abord dire une chose clairement. Ceux qui me connaissent saven
« L’université du canapé » ou quand la parole publique s’abaisse au sarcasme
J’ai récemment pris connaissance d’un texte circulant sur les réseaux sociaux et attribué au ministre de l’Éducation nationale, Bacar Mvoulana.
D'abord, je suis sidéré par cette analyse simpliste attribuée au ministre.
Dans ce message, le ministre répondrait à Mahafidh Eddine Ibrahim que je connais bien, en évoquant ironiquement l’ouverture d’une prétendue « Université du canapé », où l’on enseignerait la construction des écoles, la réhabilitation des établissements et même l’organisation des marchés du Ramadan… depuis un salon en France, téléphone à la main.
À première vue, la formule du texte attribué au ministre est amusante puisqu'elle se veut mordante, presque brillante dans l’art de la pique politique. Mais derrière le sourire qu’elle peut susciter, un malaise s’installe rapidement. Car lorsque la dérision devient la réponse d’une autorité publique, c’est la parole institutionnelle elle-même qui s’en trouve affaiblie.
Je veux d’abord dire une chose clairement. Ceux qui me connaissent savent que Mahafidh et moi n’avons que rarement partagé les mêmes analyses. Nos divergences sont anciennes et assumées. Si je réagis aujourd’hui, ce n’est donc ni par solidarité politique ni par affinité personnelle. C’est simplement parce que certaines choses dépassent les querelles d’opinion.
Trois raisons rendent cette sortie particulièrement préoccupante.
La première concerne la forme. Une parole ministérielle n’est pas un commentaire de réseau social. Elle engage une institution, une responsabilité et une certaine idée de la dignité de l’État. Qu’un ministre se livre à un exercice de moquerie publique peut faire sourire un instant, mais cela abaisse durablement le niveau du débat public.
La deuxième raison tient à la fonction elle-même. Un ministre de l’Éducation nationale ne peut se transformer en polémiste permanent répondant au quart de tour à chaque critique. Gouverner exige de la hauteur, du recul et du temps. À force de répondre à tout et à tous, on finit par donner l’impression que la gestion des affaires publiques se fait au rythme des commentaires.
Mais c’est surtout sur le fond que ce message pose problème.
La métaphore de « l’université du canapé » repose sur une idée simple selon quoi on ne peut pas construire un pays en restant à distance. D'accord ! L’argument paraît logique. Pourtant, il oublie une réalité que beaucoup de Comoriens connaissent intimement.
Nous sommes nombreux à avoir quitté des situations confortables à l’étranger pour revenir servir notre pays. Nous avons laissé derrière nous ces fameux « canapés » que l’on évoque aujourd’hui avec ironie. Nous avons choisi le terrain, l’engagement et parfois même l’incertitude. Mais pour beaucoup d’entre nous, les portes du système restent fermées.
Certains ont fini par repartir, faute d’intégration. D’autres sont restés, mais sans réelle perspective d’évolution, parce qu’ils ne font pas partie des réseaux d’allégeance ou parce qu’ils refusent de se transformer en courtisans du pouvoir.
C’est pourquoi l’argument consistant à disqualifier la critique sous prétexte qu’elle vient de l’extérieur ne tient plus. L’amour d’un pays ne se mesure pas en kilomètres. On peut vivre loin et rester profondément engagé. On peut être présent physiquement et rester éloigné des réalités du peuple.
Je le dis ici avec une certaine amertume personnelle. Après plusieurs années de service loin de tout confort, sans jamais obtenir la confiance des décideurs malgré une loyauté constante, il est difficile de ne pas ressentir un pincement en lisant ce type de propos.
Mais mon cas importe peu. La vraie question est collective : combien de talents comoriens ont tenté de participer au développement national sans jamais trouver leur place ? Combien ont abandonné face aux blocages ? Combien continuent malgré tout, dans l’ombre, par simple attachement à leur pays ?
Dans une démocratie digne de ce nom, la critique n’est pas une menace. Elle est une respiration. Elle oblige les gouvernants à expliquer, à convaincre et parfois à corriger.
La moquerie, elle, n’est jamais une réponse politique durable.
Si ce texte est réellement celui du ministre, alors il révèle un problème plus profond : la difficulté croissante de notre pouvoir politique à accepter la contradiction.
Et pourtant, un pays ne se construit ni sur des sarcasmes… ni sur des canapés, mais sur le respect du débat et la reconnaissance de toutes les énergies prêtes à servir la nation.
Abdoulatuf Bacar

COMMENTAIRES