L'arroseur arrosé ou quand le pouvoir politique trébuche sur ses propres lois.
L'arroseur arrosé ou quand le pouvoir politique trébuche sur ses propres lois
Il arrive que les lois ou décisions légales conçues pour entraver les autres finissent par ligoter leurs propres auteurs. L’interdiction de la rencontre attribuée au parti Orange, ce samedi 14 février 2026 à Nioumadzaha en offre une parfaite illustration presque pédagogique : celle du fameux arrêté de 2010 interdisant les manifestations publiques hors période électorale sans autorisation préalable du ministère de l’Intérieur.
À l’origine présenté comme un instrument de maintien de l’ordre, cet arrêté est rapidement devenu une arme politique. Une arme commode, redoutablement efficace, utilisée sans distinction par tous les régimes successifs pour disperser toute contestation, même pacifique. Heureusement, l’histoire est connue, documentée, archivée. La presse comorienne l’a rappelée à plusieurs reprises, preuve s’il en fallait que les écrits restent, même et surtout lorsque les discours changent.
Ce qui frappe pourtant, ce n’est pas tant l’existence de cet arrêté que son itinéraire moral. Car ceux qui hier dénonçaient son caractère liberticide, une fois parvenus au pouvoir, n’ont pas hésité à s’en saisir. Et ceux qui l’avaient institué se retrouvent, quelques années plus tard, à en subir les effets, dénonçant à leur tour ce qu’ils avaient eux-mêmes légitimé. Pensons par exemple à l’ancien ministre de l’intérieur, Ahmed Hassane El-Barwane, le pionnier de cet arrêté en 2010, puis à Mohamed Daoudou, ministre de l’intérieur qui, en 2018 abroge le même arrêté tout en réconfortant sa substance politique pensée du départ. Et à aujourd’hui, en 2026, soient encore 8 ans après (ironie du sort) où le puissant ex-ministre est contraint de s’opposer difficilement à ce qu’il a lui-même fabriqué. Ah l’Histoire, qu’elle est têtue !
Et cette actualité rappelle que les fables de Lafontaine ne sont jamais loin, celles dont la morale explicite l’idée de « l'arroseur arrosé ». Quand El-Barwane, ancien ministre de l’Intérieur qui fut le pionnier du fameux arrêté se voit, huit ans plus tard, refuser le droit de manifester. Lorsqu’un autre ancien puissant ministre de l’Intérieur, après avoir assis son autorité sur les mêmes mécanismes, adopte aujourd’hui le langage de l’opposant indigné. N’est-ce pas là une ironie presque cruelle de l’histoire politique ?
Le 28 septembre 2018, avec l’abrogation officielle de l’acte du 5 mars 2010, a été présenté comme une date « historique » pour la démocratie comorienne. Sans doute. Mais une date historique ne vaut que par la mémoire qu’on en tire et les leçons qu’on accepte d’en retenir. Car abroger un texte ne suffit pas à effacer la culture politique qui l’a rendu possible.
Ce feuilleton révèle surtout une constante inquiétante, notamment la tentation, chez nombre d’acteurs politiques, de ne penser le droit qu’au présent, à l’aune de leurs intérêts immédiats, oubliant que le pouvoir est par nature transitoire. Ce que l’on forge pour réduire l’autre aujourd’hui peut, demain, se retourner contre soi. La loi n’a pas de mémoire partisane mais elle attend son heure.
Que retenir, alors, de cette histoire que je trouve plurielle ?
Peut-être l'idée qu’une démocratie ne se construit pas avec des textes à géométrie variable, mais avec des principes constants. Que la liberté de manifester ne doit pas dépendre de qui gouverne ou de qui proteste. Et surtout que l’histoire politique, lorsqu’on refuse de la regarder avec lucidité, se charge toujours de rappeler ses leçons — parfois avec une ironie douloureuse.
Les épines jetées hier sur la voie publique sont bien souvent celles qui empêchent de marcher aujourd’hui. Encore faut-il accepter de regarder le chemin parcouru… et celui qui reste à tracer.
Abdoulatuf Bacar

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