Migration forcée : le monde qui fabrique ses propres exodes. Quand les ingérences attisent et nourrissent les conflits, le flux migratoire bat son ple
Migration forcée : le monde qui fabrique ses propres exodes
Par Ghanem
Quand les ingérences attisent et nourrissent les conflits, le flux migratoire bat son plein. La migration n'est pas un choix : c'est un aveu de désespoir, une dernière bouée de sauvetage pour le migrant. Toutes ces politiques, toutes ces organisations et toutes ces instances internationales pourraient œuvrer pour une paix véritable, partout où subsiste un semblant de société.
Mais elles ne le feront pas. Car ceux-là mêmes qui prétendent œuvrer pour la paix fabriquent les armes de guerre — et se gardent bien de les utiliser chez eux. Ils prêchent l'unité mais sèment la discorde entre nations voisines, entre partis d'un même pays, entre citoyens d'une même ville. Ils disent combattre la faim, mais font tout pour que la majorité reste dans la subsistance et le manque, seule condition de leur emprise.
Fuir n'est pas partir
On parle du migrant comme d'un problème à gérer — quotas, centres de rétention, accords de réadmission — rarement comme du symptôme d'un ordre mondial délibérément entretenu. Personne ne traverse un désert ou une mer par goût de l'aventure. On fuit une guerre qu'on n'a pas choisie, une monnaie effondrée, une terre asséchée ou un pouvoir corrompu que d'autres, au loin, ont contribué à installer ou à maintenir. Chaque embarcation qui sombre en Méditerranée, chaque convoi qui traverse le Sahara au péril de la vie, est l'aboutissement d'une chaîne de décisions prises ailleurs, par d'autres, sans jamais que ceux qui les ont prises en paient le prix. Réduire la migration à une question de frontières, c'est refuser de regarder qui, en amont, a allumé l'incendie dont le migrant s'échappe.
Des armes qui vident les villages
Le paradoxe le plus flagrant reste celui des marchands d'armes drapés en artisans de paix — et chaque cargaison livrée quelque part se traduit ailleurs par des familles sur les routes. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies — ceux-là mêmes chargés de garantir la paix internationale — comptent aussi, année après année, parmi les tout premiers exportateurs mondiaux d'armement, selon les données régulièrement publiées par l'institut suédois SIPRI. La guerre au Yémen en offre l'illustration la plus crue : pendant que les grandes capitales occidentales multipliaient les appels au cessez-le-feu, certaines d'entre elles continuaient de livrer avions, munitions et systèmes de guidage à la coalition engagée dans ce conflit — un conflit qui a jeté sur les routes plusieurs millions de déplacés internes et poussé nombre d'entre eux vers l'exil.
En Libye, l'intervention militaire de 2011, présentée comme une opération de protection des civils, a débouché sur l'effondrement de l'État et l'ouverture d'un boulevard pour les trafics d'armes et d'êtres humains à travers tout le Sahel. Une décennie plus tard, le Mali, le Niger et le Burkina Faso, où des puissances étrangères ont tour à tour installé puis retiré leurs troupes au nom de la lutte antiterroriste, comptent parmi eux plusieurs millions de personnes déplacées — la preuve que l'ingérence militaire ne résout pas l'instabilité, elle la transforme en flux migratoire.
Diviser pour régner, disperser pour de bon
L'unité proclamée dans les discours officiels a toujours son revers dans les faits, et ce revers se compte en départs. En Libye toujours, deux administrations rivales se sont partagé le pays pendant des années, chacune soutenue par des parrains étrangers différents — la Turquie d'un côté, l'Égypte, les Émirats arabes unis et la Russie de l'autre — transformant une crise nationale en champ de bataille par procuration, et le pays lui-même en carrefour obligé pour des milliers de candidats à la traversée. Au Soudan, la guerre qui oppose depuis 2023 l'armée régulière et les forces paramilitaires, nourrie selon plusieurs enquêtes et rapports d'experts de l'ONU par des circuits d'armement et de financement extérieurs, a provoqué l'un des plus grands mouvements de déplacés au monde en quelques mois à peine. Le procédé n'est pas nouveau : des frontières coloniales tracées à la règle, ignorant les réalités ethniques et sociales, aux soutiens sélectifs apportés à telle faction contre telle autre, la division des peuples voisins a longtemps été moins un accident de l'histoire qu'un instrument de politique étrangère — et son résultat le plus constant est de mettre des populations entières sur les routes.
Affamer pour mieux pousser au départ
La faim, enfin, n'est pas seulement un manque : c'est aussi, pour certains, un levier, et pour des millions d'autres, la raison la plus discrète et la plus répandue de tout quitter. Les programmes d'ajustement structurel imposés dans les années 1980-1990 par le FMI et la Banque mondiale à de nombreux pays africains — coupes dans les dépenses de santé et d'éducation, privatisations forcées, ouverture précipitée des marchés — ont durablement fragilisé des économies qui peinent encore aujourd'hui à retenir leur jeunesse. La dette extérieure continue, pour plusieurs États du continent, d'absorber une part de budget supérieure à celle consacrée à la santé publique. Pendant ce temps, l'exportation de matières premières stratégiques — cobalt congolais, uranium nigérien — enrichit des filières internationales sans que les populations locales, elles, sortent de la précarité qui, chaque année, en pousse un certain nombre vers l'exil. Cette asymétrie n'est pas un hasard de géographie économique : elle est le socle sur lequel repose la dépendance, donc l'émigration qu'on prétend ensuite endiguer à coups de contrôles frontaliers.
Fermer les frontières, pas les causes
Tant que les mêmes acteurs signeront des traités de paix d'une main et des contrats d'armement de l'autre, tant que la division des peuples restera plus rentable que leur unité, tant que la subsistance sera préférée au développement, le flux migratoire ne se tarira pas — il ne fera que se déplacer, d'une route à une autre, d'une frontière fermée à une frontière plus dangereuse encore. Le migrant n'est pas la crise : il en est la conséquence la plus visible, et souvent la plus commode à désigner, quand les véritables artisans du désordre — ceux qui arment, ceux qui divisent, ceux qui maintiennent dans le besoin — restent, eux, hors de portée des politiques migratoires. Tant qu'on soignera les symptômes à la frontière sans jamais remonter au foyer de l'incendie, chaque génération comptera ses noyés, ses disparus du désert, et ses vies suspendues dans des camps qui n'étaient censés être que provisoires.

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