L’opposition comorienne entre «L’Être et le Néant » ? Cette proposition philosophique trouve aujourd’hui, près de huit décennies plus tard, un écho tr
L’opposition comorienne entre «L’Être et le Néant » ?
En 1943, Jean-Paul Sartre publiait « L’Être et le Néant», posant l’un des fondements majeurs de la pensée existentialiste selon laquelle l’existence précède l’essence. L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il fait. Il se définit par ses actes, non par ses intentions, ses discours ou ses postures morales.
Cette proposition philosophique trouve aujourd’hui, près de huit décennies plus tard, un écho troublant dans la trajectoire de l’opposition comorienne depuis 2016. Une opposition qui parle beaucoup, mais agit peu ; qui revendique une essence politique – être l’alternative – sans jamais parvenir à lui donner une existence concrète.
Une opposition condamnée à la mauvaise foi ?
Sartre définit la mauvaise foi comme ce mensonge à soi-même par lequel un individu refuse d’assumer sa liberté. À bien des égards, soyons juste réalistes, l’opposition comorienne s’inscrit dans cette logique du fait qu'elle se dit victime d’un système qu’elle contribue pourtant à conforter par ses propres choix quotidiens ancrés dans la stratégie répétitive du boycott.
Le boycott de dernière minute des Assises nationales, pourtant issues d’un mouvement citoyen (le M11), fut la première faute structurante. En refusant de participer à un cadre de débat initialement inclusif, l’opposition a abandonné le terrain de la construction au profit d’une posture de dénonciation. Or, dans la pensée sartrienne, refuser d’agir, c’est encore agir — mais en produisant du néant.
Du refus d’être à l’acceptation du vide
Quand il n'y en a plus, c'est qu'il y en a encore. Car le boycott des Assises est suivi encore d'autres boycotts, notamment celui du référendum constitutionnel du 30 juillet 2018, puis celui du scrutin présidentiel anticipé de mars 2019.
Et c'est là le comble lorsqu'on s'est rendu compte jusque dans les fiefs mêmes de l’opposition où en 2019 ils ont relevé de la même logique, celle de la politique de la chaise vide malgré la participation à ces échéance de ceux autorisés à y prendre part. Suivra encore une serie de votes parlementaires locaux et régionaux qui donnent champ libre au pouvoir. Cette stratégie qui se veut morale délègue, dans les faits le pouvoir à ceux que l'opposition prétend combattre.
La liberté n’est jamais abstraite. Elle se prouve. En se retirant du jeu institutionnel, l’opposition comorienne a cessé d’exister politiquement, laissant au pouvoir en place — incarné par Azali Assoumani et son parti aujourd’hui élargi encore par les alliances — le monopole de l’action, donc de l’histoire.
Le néant comme ligne politique
Le refus de participer au Dialogue national de février-mars 2022 parachève cette trajectoire. Toujours le même argument : ne pas légitimer un pouvoir jugé illégitime. Mais Sartre nous rappelle que l’inaction n’est jamais neutre. Elle est un choix, et un choix lourd de conséquences.
En refusant systématiquement d’investir les espaces de confrontation politique, l’opposition s’est enfermée dans une existence virtuelle, faite de communiqués, de gouvernements fantaisistes en exeil, de lives sur les réseaux sociaux et de manifestations symboliques, notamment au sein de la diaspora. Elle paraît, mais n’est plus.
Et la diaspora ? Une conscience sans corps politique ?
La diaspora comorienne, particulièrement en France, illustre parfaitement ce pour-soi sartrien désincarné : une conscience politique vive, mais privée de prise réelle sur le monde. Instrumentalisée par des leaders d’opposition souvent en exil ou marginalisés, elle s’agite sans jamais se structurer en force politique autonome, économique ou institutionnelle.
Ainsi, les enjeux fondamentaux — droit de vote de la diaspora, organisation économique, rôle stratégique dans le développement — sont noyés dans un activisme stérile, qui confond visibilité et efficacité.
Être, c’est choisir
Sartre écrivait que l’homme est condamné à être libre. L’opposition comorienne, elle, semble avoir choisi de fuir cette condamnation. En refusant la cohérence, la continuité, la discipline politique et le sens de l’État, elle s’est condamnée à n’être qu’un néant oppositionnel, oscillant entre indignation morale et impuissance stratégique.
Pendant ce temps, le pouvoir, quel que soit le jugement que l’on porte sur lui, agit. Et en politique, comme en existentialisme, agir, c’est être.
Il faut sortir de ce « néant » mais comment ?
Il ne suffit pas de s’opposer pour exister. Il faut proposer, investir, construire, durer. L’opposition comorienne ne manque ni d’intellectuels, ni de cadres, ni de ressources humaines. Elle manque d’un choix fondamental : assumer pleinement sa liberté politique, avec les risques que cela implique.
Car, pour reprendre Sartre, l’homme n’est rien d’autre que la somme de ses actes.
Et depuis 2016, l’opposition comorienne agit trop souvent comme si elle voulait prouver… qu’elle n’est pas par ce que fragmentée par les ambitions plurielles des uns et des autres.
À ce paysage d’une opposition fissurée et souvent absente de l’action, une exception semble pourtant vouloir émerger, celle que voudrait incarner le parti Orange, conduit par Mohamed Daoudou. À bien des égards, il apparaît aujourd’hui comme la seule formation politique qui tenterait encore de tenir tête au pouvoir en place, en occupant l’espace public et en assumant une posture de confrontation politique. Mais hélas, cette volonté se heurte encore à un lourd paradoxe historique qui en fragilise la portée.
Dès lors, le parti Orange peine à s’affirmer pleinement comme une force d’opposition crédible. Non pas par manque de discours ou de volonté, mais parce qu’il reste prisonnier de sa posture antérieure, celle d’un pouvoir qui, hier encore, utilisait les mêmes outils répressifs qu’il dénonce aujourd’hui. Dans une lecture sartrienne, cette difficulté relève d’une mauvaise foi politique collective consistant à vouloir incarner la rupture, chose pas facile lorsqu’on est censé parallèlement et pleinement assumer jusqu’au bout la responsabilité de ses propres actes passés.
Ainsi, même lorsqu’une brèche semble s’ouvrir dans le néant oppositionnel comorien, elle demeure fragile, entravée par l’histoire récente et par l’incapacité des acteurs à transformer leurs actes présents en une existence politique cohérente et durable. Car, comme le rappelle Jean-Paul Sartre, l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il fait — et en politique, le passé non assumé finit toujours par rattraper les ambitions du présent. Mais comment l’assumer ? – Être stratège et entouré de stratèges.
Abdoulatuf Bacar

COMMENTAIRES