Anjouan : l'infrastructure routière devenue arme de destruction massive. De Gege à Koni, la poussière étouffe les espérances. Les femmes enceintes, le
Anjouan : l'infrastructure routière devenue arme de destruction massive
Sur l’île d’Anjouan, perle montagneuse des Comores, les routes racontent une histoire que les discours officiels taisent. Elles ne sont pas seulement des chemins de poussière et de pierres ; elles sont les cicatrices ouvertes d’une injustice ancienne, creusée dans la chair même des trois grandes régions de l’île.
De Ouani, deuxième ville de l’île, jusqu’à Mramani dans la région de Nioumakele, la route serpente comme une plainte interminable. Elle s’effrite sous les pluies, se déchire sous les roues, se transforme en piège au moindre orage. Là où devrait couler l’asphalte, il n’y a que des crevasses. Là où devrait s’élever un pont solide, il n’y a qu’un passage fragile défiant la mort.
De Gege à Koni, la poussière étouffe les espérances. Les femmes enceintes, les vieillards fiévreux, les enfants haletants deviennent les otages d’une géographie abandonnée. Les ambulances cahotent, quand elles existent ; souvent ce sont de simples véhicules privés qui tentent l’impossible, défiant les nids-de-poule comme on affronte un champ de mines.
De Domoni à Ouzini, chaque kilomètre peut devenir une condamnation. Le retard d’une évacuation sanitaire n’est pas une statistique : c’est un souffle qui s’éteint, une famille qui bascule dans le deuil. Combien de vies suspendues à une route impraticable ? Combien de morts silencieuses que l’on n’inscrit jamais dans les bilans officiels ?
L’injustice n’est pas seulement matérielle ; elle est sociale, morale, presque ontologique. Les populations de ces régions vivent avec la sensation d’être reléguées au dernier rang d’une nation qui devrait les protéger. Elles voient les promesses se succéder, les mandats passer, les discours se répéter — mais la boue demeure.
Alors la mer devient une tentation.
Face à l’abandon, beaucoup tournent leurs regards vers Mayotte, l’île voisine. Là-bas, pensent-ils, il y a des routes praticables, des hôpitaux accessibles, une chance de survie plus grande. Mais pour atteindre cet espoir, il faut affronter l’océan dans des embarcations frêles, confiées à des passeurs sans scrupules. Et la mer, indifférente, engloutit ses passagers. Chaque naufrage est le prolongement tragique d’une route inexistante.
Dans cette tragédie, certains narcissiques exploitent la naïveté et la détresse populaires. Ils désignent de faux coupables, détournent la colère, manipulent les frustrations. Pourtant, dans un système politique où le pouvoir est fortement centralisé, où les décisions structurantes dépendent des plus hautes sphères de l’État, la responsabilité des infrastructures ne peut être diluée à l’infini. Quand les choix budgétaires ignorent des régions entières, quand l’entretien des routes n’est jamais prioritaire, c’est une forme d’arbitraire qui s’installe — un arbitraire qui, indirectement, décide des conditions de vie et parfois de mort.
Ainsi, sur cette île magnifique, la route est devenue symbole. Symbole d’inégalité. Symbole d’abandon. Symbole d’un peuple qui ne demande pas le luxe, mais simplement la dignité : pouvoir circuler sans risquer sa vie, pouvoir atteindre un hôpital à temps, pouvoir rester sur sa terre sans être contraint de défier la mer.
Tant que ces routes resteront défoncées, c’est la confiance elle-même qui restera fissurée. Et une nation dont les routes se brisent finit toujours par voir ses liens sociaux se fracturer à leur tour.
Dr Abdou Ousseni Houmadi, médecin spécialiste en santé publique

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