Très remonté par ces histoires d'enfants qu'on n'assume pas et à qui on ôte la vie ! Mais combien d’autres, dans le secret absolu des foyers, des vill
Très remonté par ces histoires d'enfants qu'on n'assume pas et à qui on ôte la vie !
Les enfants du silence
Au petit matin, quelque part entre les ruelles étroites de Hadoudja, un carton abandonné a parlé plus fort que tout le vacarme de Moroni. À l’intérieur, un souffle fragile, à peine une vie, à peine un cri, - eh ben non, juste des mouches qui dansent. Un nouveau-né jeté là, comme on laisse un fardeau dont on ne veut pas, ou dont on a honte. Le quartier s’est réveillé d’un seul sursaut : encore un. Encore un enfant livré à la rue avant d’avoir été livré à la vie.
Et pourtant, ce n’est plus une stupeur nouvelle. Ces dernières années, les Comores semblent s’être habituées à l’impensable, comme si la répétition transformait l’horreur en routine. En novembre 2024, un bébé avait été retrouvé vivant au fond d’une fosse septique. En mars, un autre sorti miraculeusement d’un tas d’ordures. Les récits se ressemblent, comme si le pays écrivait le même chapitre encore et encore, incapable de tourner la page. Et ceux-là, ce ne sont que les histoires que l’on découvre, celles qui parviennent jusqu’aux oreilles d’une société déjà saturée de malheurs.
Mais combien d’autres, dans le secret absolu des foyers, des villages, des familles étouffées par les normes, disparaissent sans laisser de trace ? Combien d’enfants sont réduits au silence avant d’avoir pu prononcer le moindre mot, ensevelis sous le poids d’un honneur mal compris ou d’une honte imposée ? Dans un pays cerné par l’océan, où chaque village touche la mer comme un destin, combien de corps minuscules ont été confiés à ces eaux qui savent tout mais ne disent rien ?
Le drame n’est pas seulement celui des bébés abandonnés. Il est aussi celui d’une société qui s’effrite, qui ne sait plus comment accueillir ses propres enfants, comment protéger les siens, comment affronter la misère, la solitude, la peur des regards, l’extrême vulnérabilité des femmes et des filles laissées sans soutien. Le geste de déposer un bébé dans un carton, dans une fosse, dans les ordures, n’est jamais un geste simple. Il est le symptôme extrême d’un malaise profond, ancien, étouffé, et désormais visible dans sa plus brutale nudité.
Nous vivons à une époque où le monde avance à grands pas, porté par des moyens qui dépassent souvent les petites sociétés insulaires. Et pendant que tout s’accélère, les Comores semblent parfois rester figées, prises dans un étau entre tradition et modernité, entre morale et précarité, entre silence et survie. Il est temps, plus que temps, d’ouvrir les yeux sur ces vies minuscules qui disparaissent sans nom, sans visage, sans deuil.
Parler de ces drames, ce n’est pas accuser. C’est comprendre. C’est exiger des structures de protection, des espaces pour les mères en détresse, des dispositifs d’écoute, des solutions de dignité. C’est rappeler que chaque enfant, même celui qu’on voulait taire, porte en lui un avenir, une promesse, un souffle qui mérite d’être protégé.
Un pays qui laisse mourir ses nouveau-nés dans l’ombre finit par perdre bien plus que des vies : il perd son humanité.
Nous sommes aujourd’hui appelés à regarder en face cette douleur collective et à la transformer en action, pour que plus aucun enfant ne soit condamné au silence dès son premier jour. Pour que les cartons, les fosses et les eaux ne soient plus des berceaux tragiques. Pour que la société comorienne retrouve son sens, sa force, et la lumière de sa propre compassion.
Abdoulatuf Bacar

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