Analyse politique du discours du Président Azali Assoumani. La référence à « franchir une nouvelle étape » traduit une volonté de transformer la souve
Analyse politique du discours du Président Azali Assoumani
La célébration du cinquantenaire de l’indépendance des Comores, couplée à l’ouverture de la troisième édition du Salon des Entreprises Business in Komor (BIK) 2025, a été marquée par un discours particulièrement dense du Chef de l’État, Son Excellence Azali Assoumani. Cet exercice oratoire dépasse la simple commémoration : il constitue une tentative de mise en récit des cinquante années écoulées et, surtout, de projection vers une nouvelle trajectoire nationale, celle de l’émergence à l’horizon 2030.
En tant qu’observateur attentif et acteur engagé de la diaspora, il m’apparaît essentiel d’analyser ce discours à la lumière de ses implications politiques, économiques et sociales, mais aussi de ses limites et des défis structurels qu’il met en exergue.
1. Le cinquantenaire : entre mémoire et projet national
Le Président Azali Assoumani a voulu faire du cinquantenaire non pas un moment de nostalgie, mais un point d’inflexion stratégique. La référence à « franchir une nouvelle étape » traduit une volonté de transformer la souveraineté politique obtenue en 1975 en souveraineté économique et sociale.
Cette orientation s’inscrit dans une logique de continuité : l’indépendance politique, bien que nécessaire, n’a pas encore produit l’indépendance réelle attendue par les Comoriens. Le discours met donc en lumière une tension historique : comment dépasser la dépendance chronique aux aides extérieures et aux transferts de la diaspora pour inscrire le pays dans une dynamique de développement endogène ?
2. Un bilan matérialisé par des réalisations visibles
Le Chef de l’État a dressé un inventaire des principales transformations engagées depuis une décennie. Celles-ci couvrent les infrastructures routières et portuaires, la santé, l’éducation, l’énergie et le numérique.
D’un point de vue analytique, ce bilan traduit trois éléments importants :
La recherche de légitimité par l’action concrète : face aux critiques récurrentes sur le déficit d’efficacité de l’État, Azali Assoumani oppose des résultats mesurables (routes, hôpital, fibre optique).
L’institutionnalisation du changement : ces projets, en particulier la numérisation et l’énergie solaire, suggèrent une volonté d’ancrer les Comores dans la mondialisation économique et technologique.
La dialectique du visible et de l’invisible : si les infrastructures sont tangibles, la consolidation institutionnelle (bonne gouvernance, stabilité politique, justice sociale) demeure moins mise en avant, alors qu’elle conditionne la durabilité de ces acquis.
3. La redéfinition du rôle de l’État : de gestionnaire à facilitateur
Le cœur stratégique du discours réside dans la volonté d’un repositionnement de l’État. Azali Assoumani prône un modèle où l’État n’est plus l’acteur exclusif du développement, mais le catalyseur d’une dynamique économique pilotée par le secteur privé.
D’un point de vue théorique, cette mutation renvoie aux doctrines contemporaines de gouvernance économique où l’État se définit comme régulateur, incitateur et garant, laissant au marché et à l’entrepreneuriat le soin de créer la valeur ajoutée.
Cependant, cette ambition pose plusieurs interrogations : l’administration comorienne, marquée par des lourdeurs bureaucratiques et un déficit de transparence, est-elle prête à se transformer en véritable État facilitateur ? Le secteur privé, encore embryonnaire et souvent dépendant de la commande publique, peut-il endosser le rôle de moteur de la croissance sans un renforcement préalable de ses capacités institutionnelles et financières ?
4. Trois axes structurants : autosuffisances et souveraineté
L’appel à l’autosuffisance dans trois domaines (alimentaire, énergétique et productif) est une réponse directe à la vulnérabilité structurelle des Comores.
Sur le plan alimentaire, la modernisation de l’agriculture est vitale, mais elle nécessite une révolution des pratiques agricoles, un accès au foncier et une gestion durable des ressources en eau.
Sur le plan énergétique, l’investissement dans les énergies renouvelables peut réduire la dépendance chronique aux importations d’hydrocarbures, mais suppose des partenariats technologiques solides et un cadre réglementaire stable.
Sur le plan productif, la compétitivité régionale des Comores exige non seulement des infrastructures, mais aussi une réforme profonde de la gouvernance économique, des normes de qualité et du système éducatif pour former une main-d’œuvre adaptée.
Ces trois piliers, s’ils sont atteints, pourraient enclencher une dynamique d’émergence, mais ils reposent sur une condition centrale : la continuité politique et institutionnelle.
5. Le rôle du Salon BIK : laboratoire de l’avenir économique
Le Salon Business in Komor apparaît comme un espace stratégique de rencontre entre jeunes entrepreneurs, investisseurs et institutions. Il incarne une tentative de passer d’une économie de dépendance à une économie de création de valeur.
Pour la diaspora, cet événement constitue une opportunité majeure. Le RDDC estime que la diaspora doit être considérée non pas comme un acteur périphérique, mais comme un acteur central du développement. Ses transferts financiers, son expertise et ses réseaux internationaux représentent un capital stratégique pour accompagner la vision présidentielle.
6. Unité et confiance : variables politiques de l’émergence
En conclusion de son discours, Azali Assoumani a insisté sur la nécessité de l’unité nationale et de la confiance collective. Ces deux dimensions relèvent d’un capital immatériel essentiel pour tout projet d’émergence.
Toutefois, l’unité ne se décrète pas : elle se construit à travers une gouvernance inclusive, une justice impartiale et un partage équitable des fruits du développement. La confiance, quant à elle, suppose la transparence dans la gestion publique et la crédibilité des institutions. Sans ces conditions, le risque est grand de voir les promesses d’émergence se heurter aux réalités de fragmentation politique et sociale.
Ainsi donc,le discours du Président Azali Assoumani, à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance et du Salon BIK 2025, se présente comme un exercice de projection vers l’avenir. Il articule un bilan tangible, une vision stratégique et une mobilisation collective autour de l’émergence à l’horizon 2030.
Toutefois, l’analyse met en évidence un paradoxe : si les réalisations infrastructurelles sont visibles et porteuses d’espoir, leur pérennité dépendra de la consolidation institutionnelle, de la transformation de l’État en facilitateur crédible et de l’intégration réelle de la diaspora et de la jeunesse dans la dynamique nationale.
Le défi des Comores à l’aube de ses cinquante ans n’est donc pas seulement économique, il est profondément politique. L’émergence ne se résumera pas à un catalogue de projets, mais à la capacité collective de bâtir une Nation unie, confiante et gouvernée avec équité.
Fakihi Mradabi
Président du RDDC

COMMENTAIRES