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Depuis notre accession à la souveraineté nationale, tous ceux qui ont eu en mains notre destin ont, plus ou moins, éprouvé le besoin - en tout cas l’affirmaient-ils - d’initier une politique de développement socio-économique. Énorme pari, relevant plus de l’ivresse du pouvoir que d’une réflexion sur les réalités objectives d’un contexte social profondément enraciné dans une culture du « paraître » nourricière d’antivaleurs au développement économique, à l’adoption de comportements réellement démocratiques, et handicapé par une pluri-insularité qui prédispose davantage aux pulsions séparatistes qu’à l’attachement indéfectible à un destin commun (Mayotte d’abord, Anjouan ensuite, ne sont-ils pas, surtout pour le premier, l’illustration malheureuse d’un tragique destin très largement sinon en totalité tissé par notre histoire coloniale).

Sans la force agissante de l’exemplarité, rien n’est possible

Cependant, les détenteurs du Pouvoir ne peuvent faire autrement: promettre le développement socio-économique est, pour chacun d’eux, l’instauration d’une illusion indispensable à la production d’un espoir que le temps qui passe estompe, laissant toujours le peuple comorien dans l’immersion d’un fatalisme culturel nulle part ailleurs égalé, lui-même agissant, peut-être, ontologiquement comme frein à tout défi impliquant toute volonté de changement.
D’autres freins, non moins culturels, prospèrent paradoxalement malgré les études et l’ouverture de milliers de nationaux - générations sur lesquelles reposaient, hélas, tous nos espoirs de sortie de la culture de précarité -, justifiant de façon terrifiante l’idée selon laquelle les sociétés aujourd’hui sous-développées, sous le joug d’un poids culturel souvent millénaire chargé de valeurs en opposition avec celles qui caractérisent le monde démocratique développé, n’évolueront sous aucune pression émancipatrice : toute forme de pression, même émancipatrice, exercée sur une société profondément ancrée dans un système socioculturel d’héritage ancestral, est vécue comme une dépossession, parfois comme un arrachement à ce qui donne un sens à la vie (nous l’avons éprouvé sous Ali Soilihi, c’est arrivé souvent ailleurs). 

Naît alors le dilemme entre la conservation de ce qui s’élève comme un obstacle aux exigences existentielles nouvelles et la nécessité d’une évolution pour asseoir les normes de la modernité, indispensables à l’adaptation au contexte démocratique de la mondialisation. Entre les très fortes résistances compromettant l’idéal émancipateur et l’autoritarisme - antichambre de la dictature – qui l’impose, nous optons plutôt pour la voie de l’exemplarité agissante - qui permet à la base de la pyramide sociale de comprendre la nécessité d’une mutation -, celle du recul des déterminismes - responsables chez nous d’un immobilisme qui résiste même à l’irréfutable matérialité des évidences -, celle de l’élévation de la conscience citoyenne - que cimente la constance de l’intérêt général -, celle, enfin, des libertés d’agir et de penser, sans lesquelles il y a soumission... Des valeurs que nous avons toujours ignorées ou piétinées, mais qui, dans la lente succession des générations, construisent les conditions essentielles à l’avènement d’une société apte à la structuration d’une vraie démocratie et d’un développement socioéconomique durable. 
Et après plus de quarante ans nous en sommes encore, hélas, à le déplorer ! Est-ce à dire, eu égard à l’inexistence chronique des préalables au développement qui viennent d’être cités, que ceux qui vivent aujourd’hui et sans doute les toutes prochaines générations, sont sacrifiés, victimes des pesanteurs culturelles qui ont habité nos successifs gouvernants, à l’exception de celui dont l’analyse de notre société fut incomparablement juste, malheureusement dans un contexte fondamentalement archaïque, et dont les remèdes prescrits s’appliquèrent avec brutalité et sans doute insuffisamment psychopédagogiques au point de précipiter et sa chute et la diabolisation de sa pensée novatrice.

Un développement socio-économique illusoire dans le tragique culturel permanent

Si nous réfléchissons sur ce qu’ont été nos quarante ans d’exercice de souveraineté, sur les acquis consubstantiels à des dynamiques engageant nos forces vives, sur « le génie » de nos responsables politiques, nous nous apercevons surtout de la permanence du tragique, tragique qui semble inhérent à l’héritage de la colonisation, mais tragique que nous secrétons aussi dans notre perception surannée de la politique, laquelle devrait être, dans sa rationalité absolue, une dynamique intellectuelle de conception, de projection dans l’avenir, d’adaptation à des situations données, d’aptitude à élever la conscience citoyenne des administrés pour l’établissement d’un rapport au monde et d’une compréhension du sens de la voie suivie. 

Rien, absolument rien, ne procède ni de ces forces ni de cette cohérence du sens légitime de la politique : tout se déroule, depuis quarante ans, dans le déni de cette rationalité absolue. Le tragique, dans toute sa hideur, est permanent, partout : tragique d’une Indépendance accouchant d’un Etat mutilé au mépris du droit international, tragique quotidien de ceux qui meurent dans un silence d’indignité en voulant rejoindre leurs familles dans l’île comorienne de Mayotte, tragique de deux présidents froidement assassinés par des « affreux »sans foi ni loi, obéissant à une géopolitique de domination impérialiste, d’un troisième mort empoisonné et d’un quatrième défait militairement de son pouvoir par les mêmes « chiens de guerre » et exilé manu militari dans un cirque de l’ile de la Réunion. Tragique pesant, absorbant toute une société, traducteur d’un silence de soumission en toutes circonstances, digne des temps immémoriaux où tuer, opprimer, s’emparer impunément des biens de la communauté régissaient les relations entre humains. 

Le tragique gouverne ainsi notre gestion du pays depuis des dizaines d’années ; il imprègne et guide malheureusement, de façon chronique et alarmante, notre vision de l’avenir ; il s’insinue lourdement dans nos gouvernances successives, en dehors de l’heureuse création de l’Université des Comores (dont nous regrettons cependant le confinement dans des disciplines peu contributives aux urgences d’un pays qui souffre cruellement d’un fort besoin de cadres techniques) et la naissance, toute récente, des communes dont le fonctionnement efficient, débarrassé de l’incivisme actuel, serait un apport puissant à l’élévation de la conscience citoyenne, donc au développement dans sa dimension éthique. Tragique immanent à notre conception même de la vie, puisque les nombreuses alternances, qui amènent chaque fois des hommes nouveaux au Pouvoir, n’y peuvent absolument rien. 
Une telle constance dans le tragique nous pousse à penser à une fatalité qui relève du Pouvoir divin, à une « damnation » même tant les désillusions effraient. Une «damnation» qui trouverait sa justification dans l’invraisemblable soumission de toute la société, dans sa capacité à accepter la précarité et à fermer les yeux devant l’impunité systématique dans les affaires de corruption massive, de défournements de fonds publics, pratiques qui transforment les médiocres gestions clientélistes des sociétés d’état en véritables « vaches à lait ». Rarement inquiétés, les coupables gardent leurs fonctions et ne rétrocèdent jamais les sommes colossales qui leur créent une qualité de vie hors du temps de l’écrasante majorité du peuple comorien. 

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Ali Mlamali, ancien ministre sous Ali Soilihi, enseignant aujourd’hui à la retraite
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