Réseaux sociaux, débat public et responsabilité collective aux Comores, refondons les choses pour éviter les dérives. Le faible nombre de « j’aime » c
Réseaux sociaux, débat public et responsabilité collective aux Comores, refondations les choses pour éviter les dérives
La polémique née des récentes prises de position de l’ancien ministre Fahmi Said Ibrahim, un grand frère et ami dépasse largement sa personne et même le fond strict de son analyse sur les finances publiques comoriennes. Elle agit comme un révélateur d’un malaise plus profond ne pouvant être que la fragilité du débat public aux Comores dans un environnement désormais dominé par les réseaux sociaux, l’instantanéité et la conflictualité permanente.
L’intervention de l'ancien ministre s’inscrit pourtant dans une tradition intellectuelle légitime, celle de l’analyse critique de l’action publique. Souligner un manque de persévérance dans la gestion des finances publiques, surtout dans un contexte où le ministère du Budget et des Finances est au cœur de la promulgation des lois de finances, relève à la fois de l’expertise technique et de l’interpellation politique. C’est précisément cette double portée qui explique la polarisation rapide du débat. Aux Comores, la politique est omniprésente, passionnelle, et rarement abordée avec la distance analytique nécessaire.
Les réseaux sociaux, dans ce contexte, jouent un rôle d’accélérateur mais aussi de déformateur. Ils abolissent la distance, effacent le temps de la réflexion et transforment des opinions en sentences définitives. Les mots y deviennent indélébiles, les attaques personnelles se substituent aux arguments, et la critique se mue trop souvent en haine. Pour un pays insulaire comme le nôtre, où tout le monde connaît tout le monde, cette violence symbolique est d’autant plus destructrice qu’elle se propage sans filtre et sans responsabilité clairement identifiable.
Dès lors, la question centrale n’est pas de savoir s’il faut faire de la politique — car elle existera toujours — mais comment la faire, avec quels outils, et dans quel objectif.
Répondre à ces interrogations suppose une réorganisation en profondeur du débat public comorien. Or réorganiser le débat public, c’est nécessairement bousculer des équilibres installés, notamment dans les médias conventionnels.
Les radios et télévisions, particulièrement populaires, portent une responsabilité majeure. Elles ne peuvent plus se contenter de débats orientés, de plateaux soigneusement triés ou de confrontations conçues pour le spectacle plutôt que pour l’élévation intellectuelle. Donner la parole à toutes les sensibilités, sans exclusivité, dans un esprit de construction collective, est une condition essentielle à la maturation démocratique. L’expérience que j'ai vécue à l’ORTC entre 2016 et 2018 illustre parfaitement la difficulté — mais aussi la nécessité — de cet exercice.
L’organisation, le 10 septembre 2016, du premier grand débat politique et intellectuel en direct à l’occasion des cent jours du président Azali, reste à cet égard emblématique. D'abord, la difficulté cette année-là à trouver un représentant du pouvoir, les refus successifs, puis le courage de Moustadroine Abdou d’accepter l’affrontement intellectuel face à Mouigni Baraka Saïd Soilihi, montrent combien le débat ouvert est souvent perçu comme un risque plutôt que comme une richesse. Le fait que cet événement ait marqué durablement les esprits, y compris au sommet de l’État, prouve pourtant son utilité démocratique.
Cette résistance au débat explique aussi pourquoi des compétences médiatiques reconnues, comme celles de Msa Ali Djamal, n’ont pas toujours trouvé la reconnaissance qu’elles méritaient dans l’espace institutionnel, et politique malgré leur contribution déterminante à la modernisation de la communication politique du parti au pouvoir, la CRC dont il est toujours membre actif et plus dynamique. Cette même résistance met en lumière un paradoxe comorien : on célèbre l’engagement et le sacrifice, mais on peine à accepter l’autonomie intellectuelle qu’ils impliquent.
Pourtant, des signaux encourageants existent impliquant notre responsabilité journalistique et intellectuelle pour avancer les choses. L’exemple récent du débat ou polémique sur la participation de Mayotte aux Jeux des îles de l’océan Indien à Moroni en 2027 en est une illustration frappante. Parti d’un simple partage de reportage que j'ai fait sur mon mur accompagné d’un rappel historique sur l’intégration de Mayotte en 2003 après vingt-quatre ans d’absence — fruit d’un compromis délicat entre la France, les Comores et les autres îles —, le sujet a progressivement quitté le terrain de l’invective pour investir celui de l’analyse juridique et politique, notamment autour de la Charte des Jeux.
Le faible nombre de « j’aime » contraste ici avec la profondeur de l’impact réel car je compte des milliers de vues, puis l’émergence d’un débat orienté vers les règles, l’histoire et le droit, plutôt que vers l’émotion brute. Cela démontre une chose essentielle, que le public qui nous suit n’est pas condamné à la superficialité. Lorsqu’on lui propose des clés de lecture sérieuses, il sait s’en saisir.
En définitive, la polémique autour de Fahmi Saïd Ibrahim, comme celle sur Mayotte, pose la même exigence, celle de reconstruire un espace public où la critique n’est pas assimilée à la trahison, où le désaccord n’engendre pas l’insulte, et où les médias jouent pleinement leur rôle d’intermédiation intellectuelle. Cette refondation est lourde, parfois ingrate, mais elle est indispensable. Car un pays qui ne sait plus débattre sereinement de ses choix collectifs s’expose à voir la politique devenir non plus un outil de transformation, mais un facteur de division permanente.
Aux Comores, le défi n’est donc pas seulement politique. Il est culturel, médiatique et profondément citoyen. Et c’est à cette hauteur-là qu’il doit être pansé si ce n'est pensé.
Abdoulatuf Bacar

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