"Arraché à sa terre, séparé des siens, il porte le poids d’un exil imposé". « Il n’y aura jamais deux candidats de Mutsamudu au second tour. Soit Samb
Un moment de politique vécue avec Mohamed Bacar
En 2006, le président Azali Assoumani organise l’élection destinée à porter un comorien de l’île d’Anjouan à la magistrature suprême. Soucieux, disait-il, de garantir la transparence du scrutin et de prévenir toute contestation, il fit appel à une force extérieure chargée de sécuriser le processus électoral. C’est ainsi que l’AMISEC fit son entrée aux Comores.
Un choix qui, rappelons-le, ne sera jamais repris par ses successeurs Ahmed Abdallah Mohamed Sambi ni par Ikililou Dhoinine lorsqu’ils eurent, à leur tour, la responsabilité d’organiser des élections.
C’est dans ce climat tendu qu’un ami commun m’obtint un rendez-vous avec le président de l’île d’Anjouan, Mohamed Bacar. Pour m’y rendre, je fus accompagné par le lieutenant AD, officier discret, rigoureux et respecté, qui connaissait parfaitement le terrain. À mon arrivée à Barakani, l’ampleur du dispositif sécuritaire me frappa immédiatement, des militaires lourdement armés, un matériel impressionnant, une atmosphère qui évoquait davantage une base militaire qu’une résidence politique.
Mohamed Bacar me reçut calmement, sur sa terrasse. Je lui exposai sans détour l’objet de ma visite : lui proposer une forme de collaboration politique en vue du scrutin à venir. Il m’écouta attentivement, sans m’interrompre. Lorsque j’eus terminé, il me répondit simplement : « Tu es venu avec un mois de retard. Mais oui, on aurait pu travailler ensemble ».
La conversation s’orienta ensuite vers la situation politique nationale. Je découvris alors un homme informé, lucide, doté d’une réelle capacité d’analyse, bien loin des pèquenots qui polluent souvent la vie politique. Il formula une observation d’une remarquable justesse :
« Il n’y aura jamais deux candidats de Mutsamudu au second tour. Soit Sambi passera et Cambi El Yachourtui échouera, soit l’inverse. Ensuite, il y aura forcément un candidat de Sima, de Nyoumakelé ou de Domoni ».
Les faits lui donnèrent raison.
Après près de deux heures d’échanges francs et sans faux-semblants, je pris congé. Je ne le revis par la suite qu’à deux reprises, une première fois du côté de Ouani, puis à bord d’un vol de Royal Aviation à destination de Moroni, où il accompagnait l’ancien gouverneur Mohamed Fazul. Il me reconnut aussitôt, s’arrêta, me salua chaleureusement et nous échangeâmes quelques mots.
Les années suivantes furent marquées par un tournant brutal. Mohamed Bacar, président de l’île d’Anjouan, fut exilé de force au Bénin le 19 juillet 2008, sous la présidence d’Ahmed Abdallah Mohamed Sambi. Arraché à sa terre, séparé des siens, il porte le poids d’un exil imposé, souvent passé sous silence.
J’ai pour lui une pensée sincère et nourris l’espoir qu’un jour, il pourra rentrer aux Comores et retrouver les siens. Ainsi va la politique rude imprévisible parfois injuste mais aussi nourrie par des luttes communes au service de nos valeurs.
Abdillah National

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