Mselem Ali : une voix d'or que même la mort de fera pas taire

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Mselem Ali : une voix d'or que même la mort de fera pas taire. Je repense à notre dernière rencontre à Marseille. À ton sourire, à nos longues convers

Mselem Ali : une voix d'or que même la mort de fera pas taire


Mselem Ali : une voix d'or que même la mort de fera pas taire

Hommage à un compagnon de lutte, un frère de convictions et un ami de toujours.

Mselem, mon frère, tu ne devais pas partir ainsi. Pas sans un dernier échange, pas sans un dernier éclat de rire, pas sans nous laisser le temps de nous dire tout ce que les années, les combats et la pudeur avaient gardé au fond de nos cœurs.

Depuis que j’ai appris ta disparition, une voix ne cesse de résonner dans ma mémoire. Ta voix. Cette voix grave, chaleureuse, incomparable, qui a accompagné toute une génération de Comoriens et qui, pour moi, restera à jamais celle d’un compagnon de lutte, d’un frère de convictions et d’un ami fidèle.

Je repense à notre dernière rencontre à Marseille. À ton sourire, à nos longues conversations, à cette promesse de nous revoir que nous avions échangée avec l’insouciance de ceux qui croient avoir encore du temps devant eux.

Nous avions tant parlé de notre pays, de notre jeunesse, de nos espérances et de nos désillusions. Mais nous n’avions pas imaginé que nous étions en train d’écrire, sans le savoir, la dernière page de notre histoire commune. Aujourd’hui, la douleur de ton absence se mêle à une immense gratitude : celle d’avoir croisé ton chemin, partagé tes combats et connu l’homme remarquable qui se cachait derrière cette voix devenue familière à tant de foyers comoriens.

Car Mselem Ali n’était pas seulement une grande voix de la radio nationale. Il était une mémoire vivante de notre histoire, une conscience fidèle à ses convictions, un homme dont la dignité avait résisté aux injustices, aux humiliations et aux bouleversements politiques.

Et pour raconter l’homme que tu fus, mon cher Mselem, il me faut revenir à cette jeunesse où nos chemins se sont rencontrés, lorsque nous avions encore l’audace de croire que notre engagement pouvait changer le destin de notre pays.

C’était dans la ferveur des années révolutionnaires. Nous appartenions à cette génération de jeunes Comoriens qui avaient choisi de mettre leur enthousiasme, leurs rêves et leurs talents au service des idéaux du changement.

Nous avions la fougue de la jeunesse, la force des convictions et cette merveilleuse imprudence de ceux qui croient encore que rien n’est impossible.

Mselem s’était très vite distingué par un talent exceptionnel : une voix d’or, grave, chaleureuse, souveraine, que l’on reconnaissait dès les premières syllabes.

Cette voix allait devenir l’une des signatures de Radio Komor, la toute nouvelle radio nationale où il s’imposa rapidement comme l’un des présentateurs les plus appréciés du journal parlé, notamment aux heures de grande écoute.

Mais ce qui faisait sa grandeur dépassait de loin la beauté de son timbre.
Il avait le don de transmettre, d’encourager, de faire grandir les autres. Pour nous qui découvrions les exigences de la communication radiophonique, il fut un guide, un formateur et surtout un frère. Il partageait son expérience sans arrogance, corrigeait sans humilier et encourageait sans jamais chercher à se mettre en avant.

Il avait compris très tôt qu’une voix n’est véritablement grande que lorsqu’elle aide d’autres voix à naître. Puis l’histoire bascula.

La révolution s’effondra, emportant avec elle bien des rêves et des certitudes.
Dans un environnement où le seul média public subissait le contrôle sévère des mercenaires, Mselem s’efforça de rester fidèle à une conception exigeante de son métier : informer plutôt que servir une obédience.

Cette fidélité eut un prix terrible.
Il connut la marginalisation, les privations, l’injustice et cette longue traversée du désert qui brise parfois les hommes les plus solides.

Mais Mselem ne céda pas.
On pouvait l’écarter des responsabilités, le priver de reconnaissance, le condamner à la précarité. On ne pouvait pas acheter sa conscience.
Il préféra payer le prix de ses convictions plutôt que de vivre dans le confort de leur reniement.
C’était cela, Mselem Ali : un homme que l’adversité pouvait éprouver, mais qu’elle ne parvenait pas à faire plier.

Avec l’ouverture démocratique de 1990, il retrouva un espace à la mesure de son engagement.
Aux côtés de Cheikh Ali Bacar Kasim et d’une équipe de journalistes, il participa à la grande aventure de Tropic FM, cette radio privée qui contribua à ouvrir les ondes comoriennes à la pluralité des opinions, notamment à celles de l’opposition.

À une époque où donner la parole à tous pouvait conduire en prison, comme l’éprouva à plusieurs reprises le fondateur de cette radio, Mselem continua de croire à la noblesse de l’information et à la liberté d’expression.

Il y forma de jeunes talents, transmit son savoir et contribua à faire de Tropic FM une véritable école de communication.

Plus tard, lorsque je fus nommé ministre de la Communication et du Développement communautaire du premier gouvernement de l’île autonome de Ngazidja, tandis que notre frère Cheikh Ali Bacar Kasim devenait ministre de la Sécurité intérieure, nous décidâmes de transformer Tropic FM en Radio Ngazidja.

Pour diriger cette nouvelle institution, Mselem s’imposait naturellement.
Je me souviens encore de nos longues discussions pour le convaincre d’en accepter la direction générale.

Il finit par consentir à cette responsabilité, qu’il exerça avec le sérieux, la compétence et l’engagement que nous lui connaissions.
Ainsi se poursuivait le parcours d’un homme qui avait consacré une grande partie de sa vie à servir la parole, à transmettre le savoir et à défendre ses convictions.
Mais aujourd’hui, ce ne sont ni ses fonctions, ni ses responsabilités, ni même ses combats qui me bouleversent le plus.

C’est le souvenir de notre dernière rencontre.
C’était à Marseille. Mselem m’avait appelé depuis Paris.
À peine avais-je décroché que cette voix si familière, avec son incomparable malice, me lança :
— « Allô Dini ! Tu sais qui t’appelle ? »

Je lui répondis immédiatement :
— « Mselem ! Tu ne sais donc pas que ta voix est unique ? »
Il éclata de rire. Ah, ce rire ! Ce rire franc, chaleureux, généreux, qui semblait effacer d’un seul coup les années, les distances et les épreuves.
Il m’annonça qu’il venait à Marseille et souhaitait que nous nous retrouvions. Nous nous sommes rencontrés dans un parc.

Deux vieux compagnons de route, deux frères liés par une histoire commune, heureux de retrouver, le temps d’une conversation, quelque chose de leur jeunesse. Nous avons longuement parlé. De nos souvenirs. De nos combats. De nos compagnons. De cette révolution qui avait façonné notre génération.

Et surtout de notre pays. De ses blessures, de ses incertitudes, de ses rendez-vous manqués avec l’histoire, mais aussi de cet espoir auquel nous refusions toujours de renoncer.
Nous nous posions mille questions sur l’avenir des Comores. Nous avions encore tant de choses à nous dire. Le temps passa, comme il passe toujours trop vite lorsque deux vieux amis se retrouvent.

Puis vint le moment de nous quitter.
Nous nous sommes promis de continuer à échanger, de nous rappeler, de nous revoir. Une promesse simple, naturelle, presque banale.
Nous ignorions qu’elle serait la dernière.

Aujourd’hui, cette scène me revient avec une douloureuse précision.
Je revois le parc. Je revois Mselem. Je revois son sourire. Et j’entends sa voix. Cette voix qui avait traversé les décennies, accompagné notre jeunesse et résisté aux tempêtes de l’histoire. Cette voix que je pensais pouvoir retrouver un jour, au détour d’un simple appel téléphonique.

Mais le destin en a décidé autrement. Et je découvre, avec cette douleur particulière que laisse la disparition d’un ami, que nous ne savons jamais, au moment de nous séparer, si nous sommes en train de vivre un simple au revoir ou un adieu définitif.

Mon cher Mselem, si j’avais su que cette rencontre à Marseille serait la dernière, je t’aurais retenu un peu plus longtemps.

Je t’aurais demandé de me raconter encore une histoire de notre jeunesse.
Je t’aurais écouté parler de notre pays avec cette passion qui ne t’avait jamais quitté.
Je t’aurais demandé de rire encore une fois.
Et peut-être, simplement, t’aurais-je dit combien ton amitié comptait pour moi. Mais nous sommes ainsi faits.

Nous remettons à demain les paroles essentielles, convaincus que ceux que nous aimons seront toujours là pour les entendre.
Et un jour, sans prévenir, la mort vient refermer la porte de tous nos lendemains.
Aujourd’hui, Mselem, tu nous quittes.
Tu laisses derrière toi une famille endeuillée, des amis inconsolables, des générations de journalistes qui te doivent une part de leur formation et tous ceux qui ont connu cette voix incomparable.

Tu laisses aussi l’exemple d’un homme qui n’a jamais accepté de troquer sa dignité contre les privilèges du moment.

Un homme qui a connu les épreuves sans perdre sa générosité.
Un homme qui a traversé les bouleversements politiques sans renier ses convictions.
Un homme qui savait que la fidélité à ses principes et à ses amis vaut davantage que les honneurs passagers.

Tu n’as peut-être pas reçu de ton vivant toute la reconnaissance que tu méritais. Mais il est des grandeurs que les titres ne peuvent mesurer et que les injustices ne peuvent effacer.
La tienne appartient désormais à notre mémoire.

À ta famille, à tes proches et à tous ceux qui t’ont aimé, j’adresse mes condoléances les plus émues et l’expression de ma profonde fraternité dans cette douloureuse épreuve.
Qu’Allah, dans Son infinie miséricorde, t’accorde Son pardon, accueille ton âme dans la paix et t’ouvre les portes de Son vaste Paradis.

Et à toi, mon frère Mselem, je voudrais confier une dernière pensée.
Pendant tant d’années, ta voix a annoncé les nouvelles aux Comoriens.
Elle a raconté les événements, accompagné les changements, traversé les crises et porté les espérances.

Elle a été une voix familière dans tant de foyers.
Mais jamais, mon frère, je n’aurais imaginé qu’un jour, la nouvelle la plus douloureuse serait celle de ton propre silence.
Je repense à ton appel de Paris.
À cette question lancée avec ton rire malicieux :
« Allô Dini ! Tu sais qui t’appelle ? »
Oui, Mselem.

Je savais. Je reconnaissais ta voix entre mille. Et si le ciel me permettait aujourd’hui d’entendre une seule fois encore cette voix, je n’aurais même pas besoin que tu me demandes qui m’appelle. Je te dirais simplement :

« Mselem, mon frère, ne raccroche pas encore… Nous avons tant de choses à nous dire. »
Mais cette fois, c’est toi qui es parti sans nous laisser le temps de te retenir. Et nous voici condamnés à attendre un appel qui ne viendra plus.
Adieu, mon frère.
Tu as passé ta vie à donner une voix aux autres. Aujourd’hui, c’est notre douleur qui cherche les mots pour te dire adieu.

Inna lillahi wa inna ilayhi rajiun
Repose en paix, Mselem Ali.
Ta voix s’est tue. Mais chaque fois que je me souviendrai de notre dernière rencontre, je l’entendrai encore me demander : « Allô Dini ! Tu sais qui t’appelle ? »
Et moi, toute ma vie, je reconnaîtrai cette voix que la mort a emportée, mais que mon cœur n’oubliera jamais.

Dini Nassur

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