Majunga, décembre 1976 : la mémoire d’un massacre oublié. Pourtant, en décembre 1976, un climat de tensions sociales, identitaires et économiques couv
Majunga, décembre 1976 : la mémoire d’un massacre oublié
Du 21 au 23 décembre 1976, plus de 2 000 Comoriens ont été massacrés à Madagascar. Un drame longtemps minimisé, parfois nié, mais dont les témoignages directs continuent de hanter la mémoire collective comorienne.
À Majunga, grande ville portuaire du nord-ouest malgache, la communauté comorienne vivait depuis plusieurs décennies. Installés de longue date, souvent nés sur le sol malgache, parfois titulaires de la nationalité française, les Comoriens occupaient des emplois qualifiés : boulangers, cuisiniers, ouvriers spécialisés, artisans, petits commerçants, employés de maison. Jusqu’alors, la cohabitation avec les autres communautés semblait relativement apaisée.
Pourtant, en décembre 1976, un climat de tensions sociales, identitaires et économiques couvait. Un incident, en apparence isolé, allait servir de détonateur.
L’incident et l’embrasement
Le 20 décembre 1976, un acte commis par un Comorien à l’encontre d’un enfant betsirebaka — un geste perçu comme une profanation extrême au regard des croyances traditionnelles locales — déclenche une onde de choc. Dans la culture betsirebaka, les excréments humains relèvent du tabou absolu. L’acte est interprété comme une offense sacrée exigeant réparation.
Très rapidement, la colère déborde le cadre de l’incident initial. Selon le témoignage de Jean-Marc Devillard, ingénieur agronome français présent à Majunga à cette période, la mobilisation est fulgurante. En moins d’une demi-heure, le district betsirebaka est en alerte. Hommes, femmes, enfants, vieillards s’arment. La vengeance devient collective.
La chasse à l’homme
À l’aube du 21 décembre, Majunga est quadrillée. Les assaillants convergent vers Mahabibo, principal quartier comorien. L’attaque est méthodique, coordonnée, d’une extrême violence. À la mosquée de Vendredi, des fidèles sont surpris en pleine prière. Les témoignages décrivent une scène d’une brutalité inouïe : armes blanches, outils agricoles, coups portés sans distinction. Hommes, femmes et enfants sont massacrés. Les maisons sont pillées puis incendiées. Les rues se couvrent de corps mutilés.
Très vite, la violence s’étend à l’ensemble de la ville. Des barrages sont dressés. Des bus et des véhicules sont arrêtés. Les passagers comoriens en sont extraits et exécutés. Une véritable chasse à l’homme est organisée.
Le silence des autorités (Didier Ratsiraka, le Betsimisaraka à la tête du pays)
L’un des aspects les plus troublants du massacre demeure l’attitude des forces de l’ordre. Police, gendarmerie et armée sont présentes, mais n’interviennent pas. Elles observent, sans s’interposer. Des exécutions ont lieu sous les yeux de soldats qui reçoivent l’ordre de ne réagir qu’en cas d’attaque directe contre eux.
Ce n’est qu’au troisième jour qu’un bataillon venu de Tamatave arrive sur place. Trop tard. Les quartiers comoriens sont rasés, nettoyés. Les traces ont disparu. De nombreux corps ont été jetés à la mer ou enterrés sans enregistrement officiel. Le bilan officiel évoquera quelques centaines de morts. Les témoignages, eux, parlent de plus de 2 000 victimes.
L’exode et le deuil
Pour les survivants, une seule issue : fuir. Commence alors le plus grand exode de l’histoire comorienne contemporaine. À Moroni, l’aéroport de Moroni-Iconi est submergé. Des familles entières attendent, espérant apercevoir un proche. D’autres viennent déjà avec la certitude de ne jamais revoir les leurs.
Le silence, la peur et le deuil s’installent durablement.
Ne pas oublier
Près d’un demi-siècle plus tard, le massacre de Majunga reste une plaie ouverte. Peu reconnu, rarement enseigné, il continue pourtant de vivre dans la mémoire des familles comoriennes.
Le gouvernement Malagasy n’a jamais présenté des excuses.
Se souvenir de Majunga, ce n’est pas raviver la haine.
C’est refuser l’oubli.
C’est rendre justice aux victimes.
C’est rappeler que derrière les chiffres, il y avait des vies, des familles, une communauté entière brisée.
Majunga, décembre 1976.
Pour que la mémoire survive.
Digo Moher

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