Aux Comores, des malades psychiatriques livrés à eux-mêmes et aux guérisseurs traditionnels

Le service de santé mentale de Mde, près de Moroni, aux Comores. MOHAMED SAID HASSANE Le pays ne compte qu’un seul psychiatre et deux ...

Le service de santé mentale de Mde, près de Moroni, aux Comores.
MOHAMED SAID HASSANE
Le pays ne compte qu’un seul psychiatre et deux infirmiers spécialisés pour soigner les personnes souffrant de schizophrénie ou de troubles dépressifs.

A Moroni, capitale des Comores, les personnes atteintes de troubles psychiatriques semblent faire partie du décor. Hommes ou femmes, jeunes ou vieux, bien habillés ou vêtus de haillons, les « fous » déambulent sans but dans la ville, livrés à eux-mêmes. Aucune enquête ne le confirme, mais il semble qu’il y en ait de plus en plus.

Mi-août, une vidéo, très vite devenue virale, a été publiée sur les réseaux sociaux. On y voit deux « fous amoureux ». Lui, maigre, assez grand, les joues creuses et les cheveux hirsutes. Elle, plus petite, coiffée d’une imposante chevelure… On la voit se déhancher lascivement face à son homme immobile, l’expression figée, sous les vivats d’une foule en délire.

Avec cette vidéo, le débat sur les personnes atteintes de troubles mentaux aurait pu être lancé. Ce ne sera pas le cas. Le pays, qui compte moins d’un million d’habitants, n’a qu’un seul psychiatre, exerçant depuis 2007, et deux infirmiers formés en psychiatrie au Soudan. L’un exerce sur l’île de la Grande Comore (où se trouve Moroni), l’autre sur l’île d’Anjouan.

Enfermés et enchaînés

Médecin généraliste à l’origine, c’est grâce à une bourse que Hassani Msoma Mistoihi est parti se spécialiser en psychiatrie, au Sénégal d’abord puis en France, en 2002. Il reçoit dans son bureau situé dans une clinique privée à Mangani, un quartier situé sur les hauteurs de Moroni. Son bureau est sombre et exigu. A côté de son fauteuil se trouve un lit avec des sangles. Pour lui, les personnes errant dans les rues de la capitale sont, à première vue, atteintes de différentes formes de schizophrénie. « Autrefois, il n’y en avait pas autant, affirme-t-il. Aujourd’hui on les voit déambuler, le regard dans le vague, agités ou mutiques. »

En 2017, le praticien a effectué 377 consultations pour 120 nouveaux cas. Selon lui, les pathologies les plus fréquentes sont « la schizophrénie et les troubles dépressifs ou anxieux ». Hassani Msoma Mistoihi partage son temps entre la clinique et le service [next] de santé mentale de Mde, une localité située non loin de Moroni. Mais en fait de « service », il n’y a qu’une petite salle qui fait office de bureau. « Faute de personnel, nous ne pouvons pas hospitaliser les malades qui devraient l’être », confie le docteur.

A défaut d’hôpital, certains « fous » sont enfermés dans des chambres obscures, les mains liées ou le pied enchaîné à un gros objet métallique, comme un pieu, pour restreindre leur mobilité. C’est le sort réservé aux plus violents, pour éviter qu’ils ne se blessent ou blessent d’autres personnes. Une semaine plus tôt, on a amené au docteur un patient particulièrement agité, dont les poignets étaient lacérés, signe qu’il avait été enchaîné.

Le docteur Mistoihi cite pourtant le cas de cette femme atteinte de schizophrénie « durant vingt ans » : « Sa mère l’a amenée ici en consultation. Depuis qu’elle suit son traitement, elle a retrouvé une certaine stabilité, alors qu’elle aussi vivait dans la rue. Mais il y a aussi ceux qui arrêtent leur traitement parce qu’ils se croient guéris ou n’ont plus les moyens. » Aux Comores, il n’y a aucune prise en charge par l’Etat des patients les plus démunis.  Une lueur d’espoir cependant : un service de santé mentale est prévu dans le centre hospitalier universitaire qui devrait sortir de terre d’ici trois ans à Moroni.

« Possédés par un djinn »

En attendant, le premier réflexe de la plupart des Comoriens est d’emmener toute personne atteinte de troubles mentaux chez un guérisseur traditionnel. Le plus connu d’entre eux est Foundi Ali (« maître » Ali). Il habite à Mvouni, à quelques kilomètres de Moroni. Du lundi au mercredi, des dizaines de personnes se rendent dans son école coranique pour une séance de prière collective. Ceux qui ont besoin de soins plus adaptés se rendent ensuite dans une maison en tôles ondulées, en contrebas de l’école, où Foundi Ali les reçoit pour consultation.

Encore jeune, celui qui a étudié l’art de la guérison par les plantes et les versets du Coran durant près de dix ans au Kenya semble sûr de lui et de son savoir : « Certains patients ont juste besoin d’une prière, assure-t-il. D’autres, comme ceux qui sont possédés par un djinn [démon] malveillant, doivent suivre un traitement, une mixture parfois composée de miel d’abeilles, d’ails et d’autres plantes. » Foundi Ali conçoit lui-même les « médicaments » et les vend à ses patients.

« Depuis quelques années, des Franco-Comoriens viennent me voir depuis la France, indique le guérisseur. Ils ont des enfants qui ne parviennent pas à s’exprimer ou à marcher, ils ont juste besoin d’être exorcisés, des djinn ayant pris possession de leur âme. » Foundi Ali assure qu’il parvient à tous les guérir, sauf les toxicomanes : « Ceux-là, je leur demande de se rendre chez le docteur Mistoihi. » Selon ce dernier, certains malades, las de consulter Foundi Ali sans résultats probants, finissent d’ailleurs par se rendre d’eux-mêmes chez lui.

Par FAÏZA SOULÉ YOUSSOUF, contributrice du journal français Le Monde Afrique, MoroniPublié À 16h38

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