Le mois de la naissance du Prophète de l’islam vu des Comores

O muezi wa maulida (le mois de la naissance, du Prophète Muhammad, en langue comorienne).Le mois de la naissance du Prophète de l’islam vu des Comores

Le mois de la naissance du Prophète de l’islam vu des Comores

Le mois de la naissance du Prophète de l’islam vu des Comores


O muezi wa maulida (le mois de la naissance, du Prophète Muhammad, en langue comorienne) était, avec celui du ramadan, le mois où tout un peuple changeait ses habitudes pour vivre au rythme des manifestations religieuses organisées pour célébrer la naissance de la meilleure créature de Dieu, selon les musulmans. Autant au niveau des familles qu’à ceux des villes, en passant par les quartiers, les écoles coraniques et les institutions de l’État, la ṣifat al-nabī, en langue comorienne, i.e. le comportement et l’être du Prophète, occupait les habitants de ce petit archipel, baigné par l’Océan indien, 29 ou 30 jours durant.

C’était donc un mois de recueillement, de fêtes et d’adoration. Comme à l’occasion de l’aïd, les enfants étaient sur leur 31, notamment ceux et celles qui devaient réciter ou chanter les chapitres de la biographie du Prophète, les mélopées faites pour lui ou jouer des sketches retraçant une partie de sa vie. 

Le Comorien vivait ainsi dès sa naissance au rythme des étapes de la vie du Prophète. Je me rappelle encore aujourd’hui avec beaucoup d’émotions, et je suis loin d’être le seul certainement, la ferveur qui m’habitait lorsque, enfant, je chantais al-Burda, à l’école coranique. J’étais, à l’époque, loin de comprendre la beauté stylistique et la profondeur du chef-d’œuvre dʾal-Busūrī. Quelque chose d’inhabituel, d’indescriptible m’habitait, je m’en souviens encore, bientôt quarante plus tard, lorsque, par exemple j’entonnais :

A min taḏakkuri ǧīrānin bi ḏī salami

Mazaǧta damʿan ǧarā min muqlatin bi dami?

La mélodie y était certainement pour quelque chose, car elle était particulièrement triste. Mais, pas seulement. Je pense que l’environnement, l’ambiance et ce qu’on nous disait de et sur cette qaṣīda s’emparaient autant de mon petit être que de mon petit étant, comme dirait Heidegger.

Savoir réciter le maulida, biographie du Prophète, en langue vernaculaire, te garantissait, nous disait-on, enfants, pour nous motiver à aller à l’école coranique, d’avoir à manger tout le temps. En effet, à l’époque, pour toute chose, pour tout vœu, le Comorien lisait le maulida. Même en dehors du mois dʾal-rabī ´ al-´awwal, le mois du maulida, en arabe. 

Naître le même mois que le Prophète était un honneur. On enviait ceux qui avaient cette chance en effet et leur jour d’anniversaire était lʾoccasion de la récitation du maulida. Les filles et garçons qui naissaient ce mois pouvaient être appelés Maulida.

Ainsi était transmis l’amour du Prophète aux Comores: il était associé aux différentes étapes de la vie. Même bien avant la naissance. En effet, quelques jours après le mariage, on récitait un maulid, appelé maulida ya keso. Lorsque la femme tombait enceinte, il y avait le maulida du 5ème mois auxquels étaient conviés des gens pour la bénédiction de la grossesse. 

On appelait cela idjabu sha muezi wa tsanu - lʾinvocation ou la prière du 5ème mois. La même chose se faisait 2 mois plus tard et sʾappelait idjabu sha muezi wa fukare. Lorsque tu commençais un projet, passais un examen ou le réussissais, on te lisait le maulida. Lorsqu'on voyageait, quelques jours après le départ, dans la maison familiale on lisait le maulid pour invoquer la bénédiction et la protection de Dieu pour le voyageur.

En quoi consistaient ces invocations ? Très souvent, on récitait la biographie en prose, naṯr en arabe, de l’imam de Médine, Ǧaʿfar b. Ḥasan b. ʿAbd l-Karīm l-Ḥusaynī al-Šahrazūrī, connu sous le nom d’al-Barzanǧī. Elle est composée de ce que le Comorien appelle encore aujourdʾhui antwiri, chapitres, de lʾarabe ʿaṭr, qui veut dire parfum. Le ʿatr est une suite de faux-verts (versets en français, pas au sens de ʾayat) abordant un point précis de la vie du Prophète.

Le nom du ʿaṭr est, aux Comores, extrait de son premier mot ou de son premier syntagme nominal ou verbal. Ainsi le premier s'appelle-t-il Al-ǧannatu, ce ʿaṭr s'ouvrant sur et par : 

Al-ǧannatu wa naʿīmuhā saʿdun li-man yu-ṣallī wa yu-sallim wa yu-bārik ʿalayh

« Le paradis et ses bienfaits sont le lot de qui lui (le Prophète) adresse le salut, la paix et la bénédiction » 

Dans ce chapitre introductif, l'auteur demande l'aide de Dieu dans la réalisation de son oeuvre, prie pour quiconque la lit et annonce son objet - qui est de parler de la vie du Prophète. Mais, à la différence des récits globalement appelés al-sīra al-nabawwiya (biographie du prophète) qui se subdivisent, en réalité en plusieurs sous-disciplines comme ce qu'on appelle dalāʾil al-nubuwwa - les preuves de la prophétie de Muḥammad - al-šamāʾil - les traits de caractère du Prophète, al-maġāzī - les épopées - etc., le maulid d'al-Šahrazuarī est une oeuvre littéraire du même type que le dithyrambe. On y loue, en effet, davantage son caractère surnaturel que son caractère humain. 

Dans le second ʿaṭr, appelé chez les Comoriens "wa baʿdu" - vous savez désormais pourquoi cette appellation - l'auteur parle certes de son ascendance, mais à la fin il met l’accent sur le fait que le Prophète était une lumière qui n'a cessé de briller sur le front de ses ancêtres jusqu'à atteindre celui de son grand-père ‘Abdu l-Muṭṭalib et de son fils ‘Abdu Allah, père du Prophète.

Le troisième chapitre s'appelle le Wa lammā 'arāda. L'auteur y aborde les événements marquants qui ont précédé et annoncé la naissance du Prophète. Le quatrième ʿaṭr, Wa lammā tamma, [next] évoque l'arrivée au monde du Prophète, en présence, précise-t-il, de la Vierge Marie et de Āsiya, la femme qui a élevé Moïse. Il s'agit d'un dithyrambe, ne l'oublions pas. Et ce, n'en déplaise à son auteur qui très certainement croyait vrai tout récit qu'il a rapporté dans son écrit. 

D'autant que tous les récits qu’il rapporte se trouvent dans les célèbres livres de sīra et de hadith, même s'ils sont dans leur écrasante majorité considérés comme apocryphes, selon les canons des traditionnistes musulmans (muḥaddiṯūn). Ce chapitre s'appelle aussi, aux Comores, celui par lequel toute l'assistance se lève dès lors que le lecteur arrive à l'annonce de l'apparition du Prophète dans ce monde. En langue vernaculaire, on appelle cela "hudjushuliya mtrume", se lever pour le Prophète.

Le cinquième ʿaṭr, appelé wa baraza, évoque la joie et la réaction des siens à sa naissance, notamment son grand-père, qui le circoncit au bout de sept jours et fut dans une joie immense. Les chapitres suivants jusqu'aux traits physiques et comportementaux (šamāʾil) parlent respectivement de ce qui s'est réalisé comme miracle après sa naissance dans le monde, de sa croissance, de son entrée dans l'âge adulte, de son mariage, de sa révélation et des épreuves qui ont accompagné sa vie pastorale, jusqu'à l'hégire.

Quant aux šamāʾil, notre maulid en contient deux types. Tous les deux commencent par "Wa Kāna" et s'appellent en comorien "wa kāna wa muando'' et wa kāna wa pvili", signifiant respectivement "le premier wa kāna " et "le second wakāna". Le premier fait une description physique du Prophète, ne laissant rien d'apparent de son corps de côté. Le second parle de ses traits de caractère - sa pudeur, son humilité, son affabilité, le pardon chevillé au corps, etc.

Venait ensuite le duwa, de l'arabe duʿāʾ, invocation, prière, par quoi se clôturait le maulid. Comme le premier et le quatrième chapitres, le duwa est généralement récité par un descendant du prophète ou la personne dans l'assistante que les gens considèrent comme la plus pieuse ou la plus savante. 

Bien que le maulid de notre imam al-Barzanǧī fūt le plus répandu aux Comores, selon les occasions et les régions, on récitait d'autres maulid, dont deux sont l'oeuvre de notre cher al-Šhahrazuarī. L'un est la forme versifiée de son maulid en prose - les Comoriens l'appellent maulida ya nuni, parce que la rime (qāfiya, en arabe) est N - et l'autre est en prose - les Comoriens l'appellent "maulida ya charafa l-'anami" parce que le premier faux-vert contient le syntagme "šarrafa l-ʾanāma, "Qui a honoré le monde" par son apparition s'entend. 

A Mayotte, le maulid de l'imam al-Daybaʿī est celui récité, à l'occasion notamment des manifestations religieuses souvent féminines qu'on appelle "deba". Dans les régions où la confrérie Bā 'Alawiyya, de Hadhramawt, est présente, on récite, dans des maulid spéciaux le Simṭ al-durar, de l'imam al-Ḥabašī et Al-minḥa al-ʿaliyya fī maludi ẖayri l-bariyya du Cheikh al-Haddār.

Ainsi était le mois du maulid de mon enfance, un mois de recueillement et de ferveur populaire, où tout ou presque avait trait au Prophète. Aujourd'hui, beaucoup de tout cela est, hélas, perdu. A force d'être répétés, ces différents livres de maulid sont connus par cœur par tous les Comoriens. Du moins celui de l'imam al-Šhahrazuarī. Ce qui faisait des Comoriens, à ma connaissance, un des rares peuples musulmans, si ce n'est le seul, à connaître aussi bien le Prophète. 

Le seul problème est que ces maulid n'étaient traduits que dans des cercles fermés de savoir. Ils devraient l'être dans des cercles beaucoup plus ouverts, afin que celui qui récite wa baʿdu, par exemple, sache qu'il connaît par cœur, mieux que personne, l'ascendance du Prophète, puisqu'il connait les noms et surnoms de chacun de ses aïeuls et la raison pour laquelle il est appelé untel. 

Cet attachement au maulid était aussi vivace, en milieu diasporique, à La Réunion, comme à Madagascar et en France. Il y a quelques années, j'ai, en effet, été agréablement surpris de voir qu'un jeune homme d'origine indo-malgacho-comorienne qui n'avait jamais mis les pieds dans l'archipel des Comores, à l'époque, était particulièrement attaché à "wa baʿdu". J'ai fini par le surnommer "wa baʿdu". Peut-être me lira-t-il. Il faisait partie de mes étudiants d'Angers, il y a une dizaine d'années de cela.

Sachons, enfin, que le premier maulid célébré dans le monde était l’œuvre des califes Fatimides, au Caire, en 362 de l’hégire. Vint ensuite le commandant de l’armée qui a libéré les troisièmes lieux saints de l’islam et beau-frère du célèbre, Ṣalaḥ al-Dīn al- 'Ayyūbī, (Saladin) - al-Malik al-Muẓaffar Abū Saʿīd Kūkabrī, roi d’Erbil. Il a mis en place la célébration du maulid à partir de 562 de l’hégire. 

Il est, au reste, rapporté par, le célèbre encyclopédiste et historien musulman, b. H̱illikān, qu’en 604 de l’hégire, un des grands traditionnistes de l’époque, qui s’appelait b. Diḥya, découvrit la ferveur avec laquelle le roi d’Erbil organisait les festivités du maulid et écrit un livre de maulid intitulé Al-tanwīr fī maulid al-sirāǧ al-munīr, qu’il lui offrit. Le roi le récompensa par 1000 dinars.

Comoriennement vôtre.
Mohamed Bajrafil

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