Une capitale, des femmes et des enjeux à soutenir

Retour sur une expérience initiée dans le but d’élargir la place réservée aux femmes dans l’espace public, tout en encourageant au dialog...

Retour sur une expérience initiée dans le but d’élargir la place réservée aux femmes dans l’espace public, tout en encourageant au dialogue des genres et en contribuant au développement socioculturel de la capitale comorienne.

Il y a longtemps que se tissent et se retissent des légendes sur les murs du Foyer des femmes de Moroni. Des légendes, qui font vaciller les mémoires les plus tenaces, quant à l’origine de ce projet, initié à la fin des années 1990. Un faux débat, diront certains, situé loin des questions de fond que soulève l’existence d’un tel lieu dans la capitale. Les récits, cependant, concordent. Ce sont deux drôles de dames, qui ont permis cette avancée dans l’histoire des kilabu[1] renouvelés. 

La première, feue Zahara Ibrahim, une ancienne activiste du temps de l’AFEC et de Mawnati, aurait, un jour, compris – à force de sillonner les campagnes – que les femmes, ailleurs dans le pays, se fabriquaient, tranquillement ,une nouvelle existence, en érigeant des foyers accueillant leurs idées, et leur geste. De retour à Moroni, son fief, elle aurait défendu cette idée, encourageant à l’égalité de tous et de toutes dans l’espace public, mettant fin à des années de confinement.

La seconde figure de cette folle aventure – Hissani Abdoulhalik – incarne la conviction d’une femme, qui prit le risque d’impliquer l’entreprise familiale – EGT, appartenant à son mari, feu Mahmoud Mradabi – sur un chantier de plus de 116 millions de francs, sans garantie (indiscutable) au bout. Le financement du projet s’est fait à l’ancienne, au porte à porte, quartier par quartier. Selon ce que l’on en dit, il fallait soit être zen, soit avoir la foi, pour ne pas céder à la panique, lorsqu’est venu le temps de se rendre de maison en maison, de famille en famille, afin de récupérer son dû. 

Une légende urbaine parle de ce document (« nde kayie ») que feue Zahara Ibrahim, morte d’un cancer en 2007, tint à contrôler, jusqu’à son dernier souffle, afin d’être sûre que personne n’allait manquer à la parole donnée à son amie, Hissani Abdulhalik. Une logique soutenue par nombre de femmes au taquet, selon Zaourata Mze Mmadi, qui s’est confié au journaliste Nassila Ben Ali d’Al-Watwan : « Nous étions là, nous avons soutenu les efforts consentis, mais je sais que Zahara Ibrahim, Hissani Abdoulhalik et Zalhata Adam se sont beaucoup données pour que ces travaux arrivent à leur terme. Sans elles, nous n’aurions pas pu aller au bout de notre projet ».
LES DRÔLES DE DAME QUI ONT PRÉSIDÉ À LA
DYNAMIQUE DES DÉBUTS. FEUE ZAHARA IBRAHIM,
ET SON AMIE HISSANI ABDOULHALIK
(© FONDS W.I/ ARCHIVES PRIVÉES).a

La bataille en valait bien la peine. Jusque-là, l’espace public était, en effet, accaparé par les hommes, qui s’y pavanaient, pour leurs madjlis, leurs twarabs, leurs mawlid ou leurs meetings politiques. Les femmes devaient se contenter de lancer leurs youyou depuis les maisons attenantes aux bangwe officiels. Un djaliko de femmes pouvait presque se vivre dans les ruelles de la médina comme un petit miracle. 

« Les femmes dans une ville comme Moroni trônaient dans l’ombre. Elles aspiraient à plus de visibilité, note Soeuf Elbadawi, auteur de Moroni Blues/ Chap.II (Bilk & Soul). Elles étaient cantonnées dans la sphère domestique, alors même qu’elles tiraient les ficelles dans des intrigues de palais. Dans les faits, elles ne faisaient que traverser l’espace public, lieu de pouvoir par excellence, masculinisé à outrance, au nom des codes de l’honneur. En créant ce Foyer des femmes, ses promoteurs ont scellé une rupture, initié une ère nouvelle. Elles se sont surtout rappelées au bon souvenir des hommes. On sait tous que l’espace public représente un enjeu politique essentiel ».

Citées par Al-Watwan, Naimou Ahamada et Zaourata Mze Mmadi, toutes deux engagées aux premières heures de la campagne pour la création du Foyer des femmes de Moroni, parlent de cette rupture avec un passé, confinant les femmes et leurs festivités dans l’intimité des quartiers, et de leurs foyers. La première le voit comme un outil démocratisant « l’espace public en faveur de la femme », la seconde n’oublie pas les oppositions de certaines femmes d’influence, craignant de perdre leurs privilèges, en se retrouvant dans un espace ouvert à toutes et à tous. 

Les jeunes générations, désireuses de contrôler ce foyer devenu une institution, ont sans doute un peu de mal à imaginer que d’autres femmes aient pu se refuser au projet, surtout en cette période de réorganisation des politiques de genre. « La proposition questionnait des lobbys anciens, mettait fin à des manières de fonctionner. L’un des aspects intelligents du projet résidait dans son ouverture d’esprit. Les statuts de l’AFPDSCM[2] disent bien que toute femme de la cité, qui en fait la demande et qui s’acquitte de sa cotisation, y a sa place. 

L’acte de donation de l’ASMUMO évoque Badjanani et Mtsangani[3]. Car c’est de là que venait la demande initiale. Mais les statuts de l’association (créée pour gérer le lieu) s’adressent à toutes les moroniennes, sans exclusive. Le comité de pilotage pour la création du foyer s’est d’ailleurs réclamé, dès le départ, d’un label de développement socioculturel en faveur de la capitale. T-O-U-T-E-S pour une capitale qui a besoin de conjuguer ses vies au pluriel ! Il n’y avait aucune ambiguïté sur ces questions, à moins de vouloir jouer au plus rétrograde », poursuit l’auteur de Moroni Blues/ Chap.II.
ZAOURATA MZE MMADI, UNE DES PIONNIÈRES
DU PROJET (© IBRAHIM/ AL-WATWAN)

A leur manière, les femmes l’ont rappelé, très récemment, lors d’une réunion publique tenue sur les nouveaux enjeux du foyer. L’une d’entre elles, Mwanafatima Saandi (Maîtresse), originaire du Traleni à Badjanani, est intervenue dans le débat sur les différences de traitement, réservés aux futurs usagers du lieu : « Qui sont ces autres, dont vous parlez ? Les maris de nos enfants viennentde la périphérie. Pourquoi y aurait-il une différence de traitement entre ceux qui viennent de Badjanani ou Mtsangani et ceux qui viennent de Bacha, Iroungoudjani, Magudju ou Djumwamdji ? ». A l’heure où les femmes s’apprêtent à damer le pion aux hommes dans l’espace public, il en est qui se laissent noyer dans des histoires de « natives » ou de « pièces rapportées ». 

Le malaise émane du fait que nombre de femmes s’imaginent le foyer comme un espace dédié aux seules activités coutumières, dans une cité encore clivée (wenyi mdji/ waMasafarini), qui croule sous le poids de la sacro sainte « loi du ventre ». Y est souverain, celui ou celle dont la mère est de là ! Un discours qui sent parfois le rance et la peur de l’inconnu, alors même que Moroni se revendique « capitale », et que le Foyer des femmes n’accueille pas que des ukumbi. Des meetings politiques s’y sont produits. Des rendez-vous à caractère social, également. Du spectacle vivant et des installations d’arts visuels. Fidèle à l’esprit de ses pionnières, le foyer a toujours su s’ouvrir à ces nouvelles expériences.

A croire que les générations aujourd’hui à sa tête n’ont pas intégré ce principe d’une maison où l’enjeu n’est pas tant de satisfaire à l’égo d’une communauté rassemblée autour des mêmes schèmes d’appartenance que d’ouvrir à une existence sereine de la femme dans l’espace public, en encourageant au dialogue des genres[4]. 

Dans les colonnes d’Al-Watwan, Zahara Said Ali, présidente d’une commission chargée de la gestion des lieux, annonce la tenue prochaine d’une réflexion « sur la mise en place d’un volet de projet de développement avec les fonds du foyer en faveur des femmes, dans le cadre de l’insertion sociale, l’éducation de nos enfants, de la santé, ainsi de suite ». Une orientation concrète et souhaitable, à l’heure où les femmes se battent pour mériter encore plus de place dans les affaires du pays. « Moroni doit comprendre que son expérience pourrait servir à beaucoup. Nous sommes une société matrilocale, qui ne profite aux femmes qu’à moitié. Dans un tel projet, nous espérions un renouvèlement des questions de genre. 

Or, les Moroniennes ne regardent que leur petit nombril, au lieu de comprendre que le pays a grandement besoin d’elles pour renouveler le regard porté sur nous, toutes. Les femmes qui ont construit ce foyer avaient plus d’ouverture d’esprit. Celles qui sont là, aujourd’hui, doivent comprendre le symbole qu’elles incarnent et ne pas sombrer dans les querelles de village. Leur projet doit se montrer plus grand que nous toutes réunies », commente Amina Mbae[5]. Membre d’une association de femmes dans le Mbadjini, elle parle d’une révolution culturelle à opérer « pour que l’espace public se remplisse à jamais de femmes ». Une révolution à laquelle les femmes de Moroni peuvent et doivent contribuer, selon elle, « au lieu de continuer à se jalouser pour les subventions du 8 mars ».

Moha ©muzdalifahouse.com

[1] ESPACE DE RÉUNION TRADITIONNEL, SITUÉ NON LOIN DU BANGWE.

[2] ASSOCIATION FÉMININE POUR LE DÉVELOPPEMENT SOCIOCULTUREL DE MORONI.

[3] LE FOYER DES FEMMES DE MORONI S’EST CONSTRUIT SUR LES FONDATIONS DE L’ANCIENNE MAISON DE L’ASMUMO (ASSOCIATION MUSICALE DE MORONI), SITUÉE SUR LE SITE DU KOBEYA (PLACE CHADJOU), À LA SUITE D’UN ACTE DE DONATION SIGNÉ PAR UNE DIZAINE DE NOTABLES DE LA VILLE, DONT YOUSSOUF ABDOULHALIK, MAABADI MZE ET ABDALLAH MOHAMED SOIFEINE.

[4] DE FAIT, LE FOYER DES FEMMES DE MORONI, DANS SES STATUTS, ENCOURAGE AU DIALOGUE DES GENRES, ET NE REPOUSSE PAS LES HOMMES DANS LEUR COIN. LES STATUTS PRÉVOIENT D’ACCUEILLIR LES MANIFESTATIONS DES HOMMES, ÉGALEMENT.

[5] NOM ET PRÉNOM CHANGÉS POUR LES BESOINS DE L’ARTICLE.

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