A l’origine de nos soldats : une socioanalyse de l’AND

Mais…que fait l’armée ? Cette question qui sort de la bouche de tout un chacun et qui germe dans la réflexion des intellectuels n’a jamai...

Mais…que fait l’armée ? Cette question qui sort de la bouche de tout un chacun et qui germe dans la réflexion des intellectuels n’a jamais été anachronique.

Partout dans le monde, en Occident comme dans le tiers-monde, les forces de l’armée ont toujours été la cible des critiques dans des sociétés démocratiques où la mission de la maréchaussée est le maintien de l’ordre, la répression des outrances et la défense des institutions républicaines. 

Si en France, le récent phénomène « gilets jaunes » illustre l’existence d’une force publique parfois dépassée par une révolte sociale, aux Comores, l’intervention de la police et des unités d’Escadron de la gendarmerie, en vue de remettre l’ordre public, est souvent émaillée de bavures. Aussi, l’image de l’armée en Afrique est associée à l’exercice autoritaire du pouvoir et à l’effritement de la neutralité professionnelle. On assiste alors à une faiblesse à la fois de maturité professionnelle et d’éthique politico-démocratique chez nos soldats, parfois exploités par des éventuelles scissions entre forces royales et milices rebelles. 

Seule l’armée, la police et la gendarmerie sont tenues de maintenir l’ordre public dans une société dite démocratique et c’est pourquoi, pour exercer son devoir citoyen ce corps mérite l’attention de tous. La première urgence à mettre en place serait une formation adaptée, une reconnaissance sociale et des conditions de travail adéquates.

Alexis de Tocqueville, ce philosophe français du XVIIIème siècle écrivait « qu’il n’y a que le gouvernement qui puisse assurer l’ordre public : le peuple n’a peur que de la maréchaussée, les propriétaires n’ont confiance qu’en elle. Pour les uns et pour les autres, le cavalier de la maréchaussée n’est pas le principal défenseur de l’ordre, il est lui-même.»

Aux Comores, l’armée nationale a-t-elle atteint ce stade d’une force professionnelle, républicaine et citoyenne capabled’instaurer et contrôler l’ordre public dans les conditions optimales préréquises ? Pourquoi dans ces dernières années l’AND est dans le viseur des citoyens à chaque descente sur terrain ? Vanamboini, Mitsoudjé, Bahani, Mutsamudu, Iconi…, la liste est longue.

Nos soldats et nos officiers sont-ils à même de mesurer l’enjeu de leur engagement et des missions qui leurs sont confiées ? A l’heure où ces interrogations occupent l’opinion publique et politique et dans un contexte social où l’AND est toujours sollicitée, il est fondamental de saisir les caractéristiques de nos soldats afin d’appréhender ou évaluer le niveau et la qualité des missions qu’ils conduisent. Une étude socio- analytique qualitative et quantitative est donc nécessaire. Nous en proposons quelques éléments monographiques.

Qui sont nos soldats ? 

La première caractéristique d’identification sociologique de nos hommes en treillis est leur origine sociale. Au sortir de la colonisation, les engagés de l’armée sont en majorité issus de familles modestes, urbaines dont les parents étaient surtout de professions libérales, notables influents dans leurs villes et rarement agents de l’Etat.

Ces jeunes dévoués à la profession militaire avaient une instruction considérée comme suffisante : brevetés du secondaire, jeunes bacheliers ayant obtenu des formations militaires à l’extérieur. Ces officiers, rentrés au pays dans les années 1980-1990 ont occupé des postes de commandement dans une armée où il fallait tout organiser : former des jeunes recrues à l’éthique militaire, réformer une administration et une gestion des forces armées et de la gendarmerie nationale avec peu de moyens. 

Ces officiers des premières heures ont été relayés par une autre vague de hauts gradés qui ouvre la voie à une vocation militaire auprès de plusieurs générations. N’étant pas issus de la bourgeoisie dominante dont les enfants étaient destinés à d’autres carrières très prestigieuses, ces premières générations n’avaient d’autre issue que de se forger un parcours militaire ouvert à tous, noble métier qui était pris en charge par l’Etat. 

Dans cette lancée, le pays ayant besoin de cadres dans tous les secteurs, avait encouragé aussi la formation à l’Ecole supérieure de Nvouni pour pallier à plusieurs manques dans l’administration et l’enseignement. Etant donné que ces officiers sortants des écoles de Meknès, Saint-Cyr, Antsirabé ou Alfortville, avaient la mission d’abord de formater par les méthodes du drill, des soldats, recrutés sur la base d’un niveau scolaire très bas et parfois ayant traversé un désœuvrement total, une déscolarisation et une forme de délinquance juvénile imposée par le système où les crises de l’école deviennent épisodiques. 

Ce sont ses soldats, hommes de rang ou sous-officiers actuels qui interviennent aujourd’hui dans les missions de redressement de l’ordre. De tels soldats ne sont pas différents des jeunes de nos villes et villages qui sèment la zizanie dans le quotidien. Dans son discours de présentation des vœux à la nation, le président de la République, fin connaisseur et cadre supérieur de l’AND a rappelé que « ces soldats, avant qu’ils soient des militaires, ce sont vos [next] enfants. 

Ils interviennent dans des villes et villages où ils retrouveront des frères d’armes, des proches de leurs familles.» Ces soldats ne possèdent pas le principe de l’obligation de réserve recommandé et enseigné au corps. Ils oublient, parfois leur statut d’hommes de loi. Ce niveau d’instruction de nos hommes mêlé aux différents niveaux de formation très élevés de leurs chefs, provenant d’horizons divers du fait que certains officiers de gendarmerie et de l’armée sont diplômés d’écoles de police de Tripoli, de Sharjah…Un tel facteur hypothèque le professionnalisme de l’AND qui est toujours en reconstruction. 

La chronologie historique de notre armée impose de tenir compte de l’aspect à la fois synchronique et diachronique de son existence. Le passage d’une armée néocoloniale à une force nationale avec les différentes appellations qu’elle a connues, a également métamorphosé son statut et son niveau d’intervention. Le passage des Gardes Comores à l’AND en passant par les Commandos Mwassi, la Garde Présidentielle (GP), la police fédérale, les forces armées comoriennes (FAC) aux Forces comoriennes de défense (FCD), les forces publiques ont souvent changé de carte d’identité à l’image des citoyens qu’elles protègent. 

Une autre caractéristique et non le moindre est d’ordre psychologique. Longtemps décriée et parfois discréditée par les citoyens, nos soldats ont connu plusieurs surnoms péjoratifs dont le plus connu est celui de Naylé Yilalé, désignant les soldats de mangeurs-dormeurs et non de combattants de la nation. Ce stéréotype a beaucoup dénigré nos soldats et décrédibilisé l’institution militaire, réduite à une armée sans importance. 

En effet, depuis la réforme de l’armée mise en place en 1997 pour unifier l’institution, gendarmes, policiers et militaires s’efforcent de redorer le blason et imposant une image autoritaire respectable auprès des citoyens. La substitution d’une armée Naylé Yilalé à une armée Yayilé Yifanyé Hazi (expression humoristique utilisée lors du discours officiel de président Azali, initiateur de l’AND) impose à nos hommes de visibiliser leur efficacité et utilité dans la vie sociale. 

Au-delà d’une revalorisation de l’organigramme des forces de gendarmerie et de l’armée par la création des Garde-côtes et l’introduction effective des services de santé militaire, de l’ENFAG dans les corps militaires et la récente naissance de la Sécurité civile, nos soldats s’efforcent de s’imposer par le phénomène psychologique de compensation, mécanisme de défense qui consiste à l’être humain d’adopter une stratégie pour dissimuler ses manques, ses faiblesses. Par manifestation inconsciente, l’usage incontrôlé et parfois disproportionnée des forces de l’ordre est donc une façon de revaloriser leur statut et leur rôle d’homme de loi utilisant la force. Ce mécanisme freudien est aussi visible auprès de soldats de plusieurs pays. Les exemples abondent et nous les vivons tous les jours.

Comment aborder la question militaire aux Comores ?

Il ne s’agit pas, dans ce papier, de faire l’éloge de l’armée ou de légitimer les failles et les faiblesses. Il s’agit seulement de comprendre, qu’à l’instar de notre de nos institutions familiales et villageoises, notre armée est en perpétuelle reconstruction dans une société où l’exercice de l’autorité s’effrite. Les soldats de l’AND, les hommes de la gendarmerie, les agents de police sont aussi les notables de nos villages, les pères de nos familles, les Wunamdji de nos villages, les joueurs de nos clubs de foot, les membres de nos associations…et que seule le treillis aux galons nous différencie d’eux. Ils ont une part de nous et nous avons une part d’eux. Si la carrière et la personnalité des soldats exigent des conditionnalités, un code moral spécifique, l’institution militaire demande d’être soutenue par toute la société. 

Les conditions de leur traitement passent par des formations efficaces, des recyclages, une rémunération consistante et surtout une visibilité efficace auprès de la population par une mise en place d’une armée de proximité qui cultiverait la confiance du peuple et la formation citoyenne de ce dernier. L’armée est aussi un inconditionnel pilier de l’Emergence, de notre Emergence. Elle a un grand rôle à jouer et nous avons un devoir envers elle : la reconnaissance et le respect.

Issa ABDOUSSALAMI
Sociologue, doctorant à Aix-Marseille Université
Enseignant de Lettres à l’académie de Créteil.

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