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En gage de la convertibilité de cette monnaie, des capitaux africains s’accumulent dans des banques européennes, tandis que les populations restent acculées à la pauvreté.
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Abolir le franc CFA, c’est la mission, le combat qui m’anime depuis une quinzaine d’années. Docteur en économie et agrégé des facultés de sciences économiques, j’ai exercé des fonctions de macro-économiste, chef de service au siège de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) à Dakar, été ministre de la Prospective et de l’Evaluation des politiques publiques du Togo, chercheur à l’université d’Oxford (University College) et, aujourd’hui, je suis directeur de la francophonie économique et numérique au sein de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) à Paris.

Je ne me paye pas de titres, je cumule les expériences. Mes interrogations sur le franc CFA ne sont pas un objet d’étude de tour d’ivoire. Chercheur, acteur institutionnel, j’ai éprouvé, sous diverses facettes, les limites de notre système monétaire, frein au développement des pays qui en sont encore tributaires. C’est contre cette servitude volontaire que je m’élève pour l’avenir de nos pays et de nos enfants. Comment leur expliquer demain que nous avons laissé faire ? Que nous avons nourri les caisses du Trésor public français ? Tandis que les réserves qu’il nous impose avec notre pleine allégeance pourraient être réinjectées dans nos économies pour construire des écoles, des dispensaires, pour électrifier les zones rurales, construire des infrastructures modernes, dignes du XXIe siècle, permettre aux jeunes d’accéder au crédit bancaire et de financer des activités génératrices de revenus. Je ne suis pas un militant, je suis un intellectuel engagé. Je souhaite que, par-delà toute faillibilité humaine, le débat, parce qu’il dépasse ma seule personne, ait lieu.

Il me paraît d’autant plus urgent à mener que, faute d’avoir pu diversifier leurs économies au moment du cycle décennal haussier des matières premières, notamment du pétrole, les pays de la zone franc exportateurs de pétrole subissent actuellement de plein fouet le retournement du cours des matières premières. Une telle situation laisse planer le spectre d’une nouvelle dévaluation du franc CFA dans les semaines ou mois à venir. Elle rend en partie caduc en l’état le débat sur l’utilisation optimale de réserves de change, ces dernières ayant fondu comme neige au soleil dans le compte d’opérations détenu auprès du Trésor français, et ce au rythme de l’accroissement des déficits jumeaux accumulés par les économies de la zone franc.

En tant qu’observateur averti, et de concert avec mes collègues investis dans ce combat, nous observons que nombreux sont celles et ceux qui nous rejoignent et viennent grossir nos rangs parce que la cause que nous défendons est juste. Nous ne sommes pas des pyromanes, nous ne souhaitons pas déstabiliser nos économies déjà fragiles, argument qu’on nous oppose trop facilement. Nous souhaitons que nos Etats puissent jouir pleinement de leur souveraineté dans un cadre économique rénové au service du plus grand nombre.

La parité fixe avec l’euro prétendument gage de stabilité, la totale garantie de convertibilité du franc CFA en euro et la libre circulation des capitaux restent la voie royale de l’accumulation hors de nos frontières. Il y a une manne, bas de laine dans les banques européennes, qui nous échappe, tandis que la majorité de nos populations restent acculées dans des conditions de pauvreté sans qu’aucun horizon ne se dégage, au risque d’emprunter parfois des pirogues sépultures de leur dernier voyage. Je vous le dis, ça suffit. Nous sommes responsables et nous ne pouvons pas nous défausser de nos responsabilités.

Dans une récente série d’articles et d’interviews, les responsables politiques et économiques français nous mettent devant nos responsabilités et affirment que la France prendra simplement acte de la voie que les Africains auront décidé de suivre en matière de gestion monétaire au sein de la zone franc. S’il y a lieu de critiquer un manque d’élégance de la part d’un partenaire qui, par le passé, a fait preuve de beaucoup moins de pudeur à propos des affaires africaines, chiche, prenons nos responsabilités, faisons des propositions audacieuses mais responsables.

Entendons-nous bien, le changement de système monétaire au sein de la zone franc ne sera pas une révolution. Je ne crois guère au grand soir. Il faudra d’abord opter pour un franc CFA moins rigide, rattaché à un panier de devises. Il faudra négocier l’abandon du système du compte d’opérations, véritable assurance tous risques contre les défaillances de la gouvernance africaine au lieu d’assurer contre les chocs exogènes - sa vocation première - et donc couper le cordon ombilical avec le Trésor français. Faisons donc attention aux spécialistes du maquillage, qui revêtent les apparences de la réforme. Je ne souhaite pas un simple changement de dénomination de la monnaie CFA. Je voudrais que nous préparions le changement, un vrai changement.

Le changement peut faire peur. Ceci n’est pas nouveau, la question est existentialiste. En économie monétaire, ce sentiment porte un nom : «la peur du flottement». Mais pour y parer, il faut s’y préparer, débattre, envisager différents scénarios, agir et justement ne pas avoir peur, avoir confiance en nous. L’abolition du franc CFA, vestige amovible de la colonisation, n’est pas une idée, c’est un programme. J’appelle toutes les bonnes volontés, les forces vives de nos pays, à rejoindre le débat, nous éclairer de leurs réflexions, de leurs talents. Il nous faut nous fixer un cap. Une autre Afrique est possible, et ce n’est pas seulement une utopie. L’histoire nous regarde.
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