Maore doit redevenir une affaire de conscience nationale

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Maore doit redevenir une affaire de conscience nationale. C’est dans cet esprit que je souhaite apporter cette contribution. Elle n’a pas vocation à é

Maore doit redevenir une affaire de conscience nationale


Maore doit redevenir une affaire de conscience nationale

Les Jardins de la Paix offrent une occasion précieuse : celle de nous retrouver autour d’une question qui traverse notre histoire nationale et demeure au cœur de notre conception de l’unité et de l’intégrité territoriale des Comores.

Je regrette profondément de ne pouvoir être présent à cette rencontre. Je tiens néanmoins à saluer cette initiative et, à travers elle, le combat mené depuis tant d’années par le Comité Maore, ainsi que par toutes les femmes et tous les hommes qui ont refusé que cette cause s’efface de notre conscience collective.

Ce combat a été porté avec dignité, constance et détermination. Il mérite notre reconnaissance et notre respect. Mais rendre hommage à celles et ceux qui ont maintenu la flamme nous impose aussi un devoir de lucidité. La fidélité à une cause ne consiste pas seulement à la répéter : elle exige parfois d’en réexaminer les méthodes, d’en mesurer les acquis et les insuffisances et d’avoir le courage d’adapter nos stratégies aux réalités nouvelles.

C’est dans cet esprit que je souhaite apporter cette contribution.
Elle n’a pas vocation à épuiser le débat, encore moins à imposer une ligne. Elle veut simplement participer à une réflexion que je crois devenue indispensable : comment redonner à la question de Maore sa dimension pleinement nationale, populaire et internationale ?

I. Une cause nationale qui doit retrouver son peuple


Le premier constat que nous devons avoir le courage de faire est que la cause de Maore n’est plus suffisamment appropriée par l’ensemble de notre peuple. Une revendication nationale ne peut durablement reposer sur quelques militants, quelques organisations, quelques responsables politiques ou quelques personnalités engagées. Elle doit vivre dans la conscience collective.

Elle doit être présente dans l’éducation de notre jeunesse, dans notre culture, dans nos universités, dans notre diplomatie, dans nos institutions, dans les créations de nos artistes et dans la manière dont nous transmettons notre histoire.

Or, au fil du temps, une distance s’est installée entre la revendication institutionnelle et la mobilisation populaire. C’est cette distance qu’il nous faut aujourd’hui réduire.

Car avant d’être une question diplomatique, Maore doit redevenir une affaire de conscience nationale.
Et pour reconstruire cette conscience, il est utile de revisiter notre propre histoire, non par nostalgie, mais pour comprendre ce qui, hier, avait permis de mobiliser tout un peuple.

II. Revisiter les acquis de la période 1975-1978


La période du gouvernement révolutionnaire de 1975 à 1978 mérite, indépendamment des appréciations que chacun peut porter sur cette époque, d’être étudiée sous l’angle de la mobilisation nationale autour de Maore.

Elle avait compris une chose fondamentale : une diplomatie ne peut durablement être forte si elle ne s’appuie pas sur une conscience populaire mobilisée.
Le mot d’ordre :

« Tayari ya hwenda Maore » — Prêts à aller à Maore
avait contribué à inscrire Maore dans la conscience populaire et, particulièrement, dans celle de la jeunesse.

Mais cette mobilisation ne reposait pas seulement sur un slogan. Elle s’accompagnait d’un travail d’organisation et de formation de la jeunesse comorienne, notamment de jeunes originaires de Maore, afin de renforcer leur conscience du rôle qu’ils pouvaient jouer dans la défense de l’unité nationale.
À cette mobilisation intérieure correspondait une diplomatie agissante.

La question était portée devant la communauté internationale. Des soutiens étaient recherchés auprès des pays africains et des États issus des luttes anticoloniales. Maore était inscrite dans le mouvement international de décolonisation.

C’est dans cette dynamique que fut soutenue la mise en place du Comité des 7, comité ad hoc au sein de l’Organisation de l’Unité Africaine consacré à la question de l’île comorienne de Mayotte.
Cette politique reposait également sur une solidarité avec les mouvements de libération nationale d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Elle procédait d’une conviction simple : les peuples engagés pour leur souveraineté sont plus forts lorsqu’ils construisent entre eux des solidarités.

Il ne s’agit évidemment pas de reproduire aujourd’hui les méthodes d’une autre époque. Le monde a changé. Les Comores ont changé. Maore a profondément changé.

Mais certains principes demeurent : mobiliser le peuple, former la jeunesse, organiser la lutte politique, construire des alliances et porter la revendication dans les espaces internationaux où se façonnent les rapports de force.

C’est cet esprit qu’il nous faut retrouver.

III. Depuis 1978 : le temps d’un bilan lucide


Depuis 1978, force est de constater que cette dynamique s’est progressivement affaiblie.
Les gouvernements successifs n’ont pas toujours accordé à la revendication sur Maore la continuité, les moyens et la détermination qu’exige une question touchant à l’intégrité territoriale du pays.
Au nom de la préservation de bonnes relations avec la France, la revendication a parfois été mise en jachère. Nous avons trop souvent attendu d’une éventuelle évolution de la position française ce qui nécessitait, de notre côté, une stratégie permanente, organisée et déterminée.

Le dialogue avec la France est nécessaire. La coopération avec la France est une réalité importante de nos relations extérieures. Mais coopérer ne signifie pas renoncer, pas plus que dialoguer ne signifie suspendre indéfiniment la défense de ses intérêts fondamentaux.

Nous devons donc regarder avec lucidité plusieurs évolutions : l’affaiblissement puis l’inaction du Comité des 7 ; la disparition de la question maoraise de l’ordre du jour régulier de l’Assemblée générale des Nations unies ; l’affaiblissement de nos solidarités avec les mouvements défendant la souveraineté des peuples ; et l’insuffisance de notre réponse face aux initiatives visant à consolider, auprès de certains États et organisations internationales, la reconnaissance du statut français de Mayotte.

Nous devons également veiller à ce que les accords financiers, économiques ou diplomatiques conclus avec la France ne puissent jamais conduire, explicitement ou implicitement, à l’abandon de notre revendication nationale.

La relation avec la France doit être conduite avec intelligence, respect et réalisme. Mais le respect que nous devons à notre partenaire ne saurait se construire au prix du respect que nous devons à notre propre histoire, à notre souveraineté et à notre intégrité territoriale.
Il ne s’agit donc pas de rompre le dialogue. Il s’agit de retrouver l’initiative.

IV. Retrouver l’initiative par une nouvelle stratégie


Le monde de 2026 n’est plus celui de 1975.
Les méthodes doivent évoluer avec lui.

Notre responsabilité n’est pas de reproduire le passé, mais d’en tirer les enseignements pour construire une stratégie adaptée aux réalités politiques, sociales, diplomatiques et géopolitiques contemporaines.
C’est dans cet esprit que je soumets à la réflexion collective une évolution profonde du Comité Maore : sa transformation progressive en un véritable Front national pour Maore.

Un Front large, pluraliste, démocratique et pacifique, capable de rassembler, au-delà des appartenances partisanes, toutes celles et tous ceux qui considèrent la souveraineté et l’intégrité territoriale des Comores comme une question nationale.

Ce Front pourrait réunir les partis et mouvements politiques partageant cet engagement, les organisations de la société civile, les personnalités publiques, les intellectuels, les universitaires et juristes, les artistes, les associations, les mouvements de jeunesse ainsi que les Comoriens de la diaspora.

Il devrait surtout être capable de créer des espaces permettant aux femmes et aux hommes de Maore qui le souhaitent de participer pacifiquement à la réflexion sur l’avenir de l’archipel.
L’ambition ne serait donc pas de créer une organisation supplémentaire.
Elle serait de bâtir un véritable instrument national de réflexion, d’expertise, de mobilisation et d’action diplomatique.

V. Donner à la revendication les moyens de ses ambitions


Une nouvelle organisation n’aurait de sens que si elle disposait d’une stratégie claire, de compétences et de moyens. Sa première mission devrait être de développer une véritable capacité d’étude, de recherche et d’expertise.

Nous devons documenter notre revendication sur les plans historique, juridique, diplomatique, économique, social et géopolitique. Nous devons connaître nos propres arguments, mais également comprendre ceux qui nous sont opposés.

Une cause qui veut convaincre doit être capable de produire du savoir.
Il faudra également rechercher des financements transparents et durables permettant de soutenir la recherche, la sensibilisation, la communication et l’action diplomatique.
La mobilisation ne peut reposer durablement sur la seule bonne volonté des militants. Elle a besoin d’une organisation, de compétences et de moyens.

VI. Reconstruire la conscience nationale


La deuxième priorité devrait être la relance d’une grande campagne nationale de sensibilisation, avec une attention particulière portée à la jeunesse.

Notre jeunesse doit connaître l’histoire de Maore et comprendre les fondements de la position comorienne. Mais elle doit également connaître les transformations politiques, sociales, économiques et humaines intervenues dans l’île au cours des dernières décennies.
Il ne suffit plus de transmettre des slogans.

Nous devons transmettre une connaissance.
Il faut ouvrir des espaces de débat, encourager les travaux universitaires, produire des documents accessibles, mobiliser les artistes et les acteurs culturels et utiliser pleinement les nouveaux moyens de communication.

Une cause nationale ne se transmet pas uniquement par les discours officiels. Elle se transmet par l’école, la famille, la culture, la recherche, la création artistique et la parole citoyenne.

VII. Construire des passerelles avec Maore


Aucune stratégie crédible ne peut être pensée sans prendre en considération les femmes et les hommes qui vivent à Maore.
Il convient donc de favoriser des réseaux civiques, pacifiques et démocratiques de dialogue et de mobilisation associant les patriotes issus du combat national, les étudiants, les intellectuels, les artistes, les associations et les acteurs de la société civile qui souhaitent participer à une réflexion sur l’avenir de l’archipel.

Une attention particulière doit être portée aux Comoriens de Mayotte confrontés aux difficultés liées au statut, à la circulation, à l’identité et aux conditions de séjour, notamment ceux qui se voient considérés comme étrangers ou clandestins dans un espace qu’ils estiment historiquement être le leur.
Mais notre démarche doit toujours placer au premier rang la dignité, les droits, la sécurité et la libre expression des populations concernées.

Nous ne renforcerons pas notre cause en ignorant les réalités humaines de Maore. Nous la renforcerons en étant capables de les comprendre, de les écouter et de les intégrer à notre réflexion.

VIII. Reconstruire une diplomatie agissante


La question de Maore doit retrouver une place forte dans notre politique étrangère.
Nous devons engager un travail diplomatique méthodique auprès des États africains, asiatiques et latino-américains, mais également auprès des organisations régionales et internationales.
Il faut rappeler les fondements historiques et juridiques de notre position, expliquer notre lecture du droit international et reconstruire progressivement les soutiens qui se sont affaiblis.

Cela implique également de renouer avec une politique de solidarité internationale.
Nous ne pouvons durablement solliciter la solidarité des autres peuples si nous restons indifférents à leurs propres aspirations à la souveraineté, à la dignité et au respect du droit international.
Notre diplomatie doit retrouver des alliances, des relais, une présence et surtout une continuité.
Une revendication internationale ne peut être portée par intermittence.

IX. Parler à la France pour chercher à convaincre


La France est au cœur du différend. Elle doit donc également être l’un des espaces majeurs de notre action.

Notre stratégie ne peut se limiter au dialogue entre gouvernements.
Il faut mener une véritable plaidoirie auprès des élus français, des parlementaires, des partis politiques, des universitaires, des chercheurs, des médias, des associations et de la société civile.
La France ne doit pas seulement entendre notre protestation.
Elle doit entendre notre argumentation.

Nous devons expliquer notre histoire, présenter nos arguments juridiques, faire connaître les conséquences humaines de la situation actuelle et rechercher les espaces permettant un dialogue politique renouvelé. Nous devons apprendre à parler à ceux qui ne partagent pas notre position, car c’est aussi auprès d’eux que commence le travail de conviction. La fermeté sur les principes n’interdit ni le respect ni le dialogue. Au contraire, une diplomatie forte est celle qui sait défendre ses convictions sans fermer les portes de la discussion.

X. Tayari ya hwenda Maore aujourd’hui, c’est...


Hier, « Tayari ya hwenda Maore » — Prêts à aller à Maore était un puissant mot d’ordre de mobilisation populaire. Il exprimait une disponibilité, une détermination et une conscience nationale face à une question engageant l’intégrité territoriale du pays.

Aujourd’hui, les temps ont changé, les réalités ont évolué et les formes de la lutte doivent évoluer avec elles.

Mais l’esprit demeure.

Tayari ya hwenda Maore, aujourd’hui, c’est d’abord être prêts à repenser notre combat pour mieux le poursuivre.

C’est faire des Jardins de la Paix le commencement possible d’une nouvelle étape :

  • une étape de rassemblement plutôt que de division ;
  • une étape de stratégie plutôt que d’improvisation ;
  • une étape de mobilisation plutôt que d’attentisme ;
  • une étape de connaissance plutôt que de slogans ;
  • une étape de diplomatie agissante plutôt que de résignation ;
  • une étape de transmission plutôt que d’oubli.

Tayari ya hwenda Maore aujourd’hui, c’est comprendre que le combat pour Maore doit être national dans son enracinement, populaire dans son appropriation, pacifique dans ses moyens, juridique dans son argumentation, diplomatique dans son déploiement et international dans ses solidarités.

C’est reconstruire la conscience populaire et former notre jeunesse.
C’est produire la connaissance historique, juridique et politique nécessaire à la défense de notre cause.
C’est mobiliser nos intellectuels, nos juristes, nos artistes, nos associations et notre diaspora.
C’est retisser des liens avec les femmes et les hommes de Maore qui souhaitent participer, dans la paix et la dignité, à la réflexion sur l’avenir de notre archipel.

C’est retrouver les chemins de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique latine pour reconstruire les solidarités internationales autour de notre revendication.
C’est retourner dans les institutions internationales avec des arguments solides, des alliances renouvelées et une diplomatie constante.

C’est enfin parler à la France, à ses élus, à ses intellectuels, à sa société civile et à son opinion publique avec fermeté sur nos principes, intelligence dans notre argumentation et respect dans notre démarche.
Tayari ya hwenda Maore aujourd’hui, ce n’est donc pas seulement être prêts à aller à Maore. C’est être prêts à agir pour Maore partout où sa cause doit être expliquée, entendue et défendue.

Notre génération a le devoir de transmettre aux suivantes non seulement une revendication, mais également les instruments intellectuels, politiques, juridiques et diplomatiques permettant de la porter.
Car aucune cause nationale ne demeure vivante par la seule répétition de son histoire.
Elle demeure vivante lorsque chaque génération trouve les moyens de la comprendre, de se l’approprier et de la renouveler.

Puissent donc les Jardins de la Paix ouvrir le temps de la réévaluation, de la reconstruction et de la remobilisation.

Maore doit redevenir une affaire de conscience nationale.
Et cette conscience nationale doit retrouver une stratégie, une organisation, une diplomatie et une voix.
Voilà, à mes yeux, le sens contemporain de notre engagement.
Tayari ya hwenda Maore.

Cette réflexion n’a naturellement pas vocation à épuiser le débat ni à imposer une ligne. Elle est une contribution parmi tant d’autres, offerte à la réflexion collective, avec la conviction que la diversité de nos analyses peut et doit désormais nourrir une stratégie commune.
Avec détermination, responsabilité et respect.

Dini Nassur
22 août 2026

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