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© www.habarizacomores.com (Habari Za Comores)-
Après 7 semaines de conflit, la grève générale semble enfin s'essouffler à Mayotte. Les grévistes viennent de lever les barrages routiers. Au départ de cette mobilisation, les revendications sont simples : les manifestants exigent que la lutte contre l'insécurité devienne la priorité de l'Etat. Mais à travers la grogne, c’est un malaise plus profond et marqué par des relents xénophobes qui s’exprime. Cibles "faciles", les étrangers font offices de boucs-émissaires en étant considérés par beaucoup comme les principaux responsables des maux de l'île. Depuis le 20 février, le message bascule de "l'Etat doit protéger la population mahoraise" à "l'Etat doit lutter contre l'immigration". L'amalgame entre insécurité et immigration s'affirme et se propage… 
Dans cette atmosphère malsaine, les violences commises envers les populations étrangères se multiplient. La délation devient monnaie courante  : les personnes hébergeant des clandestins sont pointées du doigt et des listes de noms sont placardées sur les murs. Des groupes organisés en milices chassent les étrangers de leurs habitations  : les opérations "décasages" reprennent du service. Mais aujourd’hui, ils n’hésitent plus à incendier les habitations1. Des villageois se substituent à la PAF en organisant des rondes sur les plages pour intercepter les kwassas kwassas, 2 ces embarcations de fortune qui transportent les migrants en provenance d'Anjouan, l'île voisine comorienne. Les termes de "purge" et de "nettoyage" alimentent de plus en plus de conversations, comme s’il y avait un consensus autour du sort à réserver aux étrangers. 

Mayotte entretient avec les îles voisines de l’archipel des relations conflictuelles depuis l’ère des «  sultans batailleurs  ». Mais entre Mahorais et étrangers, et plus particulièrement entre Mahorais et Anjouanais, la haine s’amplifie dangereusement ces dernières années. 

Aujourd’hui, la majeure partie de la population mahoraise se dit «  excédée  », n’en pouvant plus de constater que «  les services publics sont saturés  » et que «  l’insécurité explose  ». Les Mahorais n'en peuvent plus de se sentir «  envahis  » par ces migrants qui viennent s'installer sur «  leur île  ». Depuis plus d'une décennie, Mayotte s'enlise, inexorablement, dans un bourbier. Mais les coupables sont maintenant désignés  : ce sont les 40 % d’étrangers. 
L'Etat français a une part de responsabilité immense dans cette escalade de la colère. 
Les budgets alloués aux services publics paraissent dérisoires par rapport aux besoins de ce nouveau département. Les chiffres donnent le vertige : 85% de la population vit ici sous le seuil de pauvreté, plus d'un adulte sur trois est illettré, le taux de chômage est déjà 3 fois plus élevé qu'en métropole et le niveau de délinquance fait craindre un "cataclysme"4. Aux abords des villages, les occupations illégales de terrain se multiplient mais les procédures d'expulsion ne sont pas suffisamment rapides, faute de moyens judiciaires. Les politiques de lutte contre l'immigration sont totalement burlesques : près de 20 000 expulsions inutiles (la majorité des migrants reviennent à Mayotte aussitôt expulsés) et coûteuses sont menées chaque année. Mais rien n'est envisagé pour contenir le flux migratoire à la source. Le mal est fait. La population mahoraise, à qui l’on promet "plus de France" depuis toujours, est aujourd’hui désespérée. 

La responsabilité de l'Etat ne s'arrête pas là. Il suffit de s’attarder un peu sur la politique menée par la Préfecture depuis quelques années pour mieux comprendre. Lors des «  décasages  » de 2016, les gendarmes étaient mobilisés uniquement pour «  prévenir les débordements  ». Il n’a jamais été question d’empêcher les villageois de déloger manu militari les familles d’étrangers. Par le biais de ce «  laisser-faire  », l’Etat accorde sa caution silencieuse et alimente les violences xénophobes. Il s’exempte même du «  sale boulot  ». Suite aux «  décasages  », les forces de l’ordre finissent toujours par «  récupérer  » les personnes en situation irrégulière délogées, en vue de leurs expulsions. En ce moment même, le CODIM - groupuscule d'une virulence extrême - travaille conjointement avec les gendarmes pour rafler les clandestins fraîchement débarqués sur les plages du sud. Comment, dans ces conditions, ne pas nourrir un sentiment d'impunité chez ces Mahorais radicalisés ? 

Prenant racine dans ce contexte social déjà très dégradé, la grève générale actuelle n’a fait qu’exacerber les tensions. Et la responsabilité de l'Etat est à nouveau engagée. Rappelons que l’élément déclencheur a été l'incapacité - ou plutôt la négligence - du Vice-rectorat à résorber un problème de violences scolaires qui date de novembre dernier. Des chauffeurs de bus scolaires ont été agressés à plusieurs reprises et des actes d'une violence inouïe ont agité le quotidien du lycée du centre à Kahani, poussant les enseignants à faire valoir leur droit de retrait. Pendant des mois, l’administration reste muette, elle n’apporte aucune solution viable. Pour protester contre cette inertie et exhorter – une énième fois - l’Etat à prendre ses responsabilités face au «  fléau  » de l’insécurité, la grève générale est lancée le 22 février. 

Le gouvernement actuel ne réagira qu’après plus de deux semaines de blocage. Lors de sa visite expresse, la ministre de l'Outre-mer, Madame Annick Girardin, propose une augmentation des effectifs des forces de l'ordre afin d’accélérer la cadence des expulsions9. Une mesure d’urgence qui va dans le sens des politiques menées par le passé et qui continue à cautionner l'idée que les étrangers constituent la source du mal. La réponse ne convainc pas pour autant les grévistes. Les barrages routiers, qui asphyxient l'île, se maintiennent. 

Puis, l’ambiance s’assombrit encore car l’exécutif fait «  le choix du pourrissement  ». Aucune autre mesure n'est proposée par le ministère de l'Outre-mer pour mettre fin à la crise. Pourtant, les revendications, soutenues par les élus locaux, sont claires  : il faut 1,8 milliards d’euros pour développer et sécuriser le département. La validation de ce plan de rattrapage aurait sans doute suffit à faire cesser cette grève. Mais le gouvernement ne cède rien, laissant, durant ces longues semaines, les haines s'enraciner toujours plus profondément entre les communautés. 

Enfin, pour sonner le glas, la rumeur perverse d’une révocation du statut de Mayotte est utilisée comme une menace sérieuse. Depuis le 12 mars, la ministre de l'Outre-mer annonce à tout va que "Mayotte est un département français et qu'il le restera". Pourquoi marteler cela à plusieurs reprises ? Que doit-on comprendre dans le sous-entendu «  le restera  »  ? La réponse est apportée quelques jours plus tard par la presse nationale. On apprend qu’au sommet de l'Etat, certains envisageraient de fonder une "communauté de l'archipel des Comores", dépossédant ainsi l’île de son statut de département. Cette option serait défendue par l'Elysée. Même si cette information a été par la suite nuancée par les Ministres des Affaires étrangères et de l'Outre-mer, l’épée de Damoclès pèse désormais sur le destin des Mahorais. [....]

Le gouvernement compte-t-il orchestrer les conditions du désastre jusqu’au bout ? Xénophobie, violence, sentiments d’impunité, d’abandon, de désespoir  : les ingrédients d’une tragédie sont réunis. Qu'attend-t-il pour comprendre que l'heure est grave ? Que la poudrière mahoraise peut mener au pire ?  Par Aïcha Sabri ©agoravox.fr
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