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CHRONIQUE. Ces deux clichés, pris à Riyad et Sotchi, résument bien l'évolution surprenante des rapports de force dans la région.
Montage. A gauche, mains sur le globe : l'Egyptien Abdel Fatah al-Sissi, le roi Salman d'Arabie saoudite et Donald Trump. A droite : l'Iranien Hassan Rohani, Vladimir Poutine, et le Turc Recep Tayyip Erdogan. (Montage-Uncredited/AP/SIPA-Mikhail METZEL/SPUTNIK/AFP)
C’est une photo qui résume, dans une large mesure, la complexité des relations internationales aujourd’hui, avec des alliances parfois surprenantes, des rapports de force changeants, et même une pointe d’humour.

Elle a été prise le 22 novembre à Sotchi, la station russe en bordure de la mer Noire, lors d’un sommet tripartite entre Vladimir Poutine et les présidents turc Recep Tayyip Erdogan et iranien Hassan Rohani. Si c’était une peinture, on pourrait l’intituler "les Vainqueurs de la guerre de Syrie", même s’il n’y a pas de Syrien dans l’image. Le président Bachar al-Assad, il est vrai, était venu la veille pour une visite surprise au président russe.

Taquin, le chef de la diplomatie iranienne, Javad Zarif, a tweeté la photo en soulignant qu’il n’y avait "pas besoin de mots creux ou de gadgets, comme des globes lumineux, quand vous travaillez vraiment pour la paix et contre le terrorisme".

Une allusion à peine voilée à une autre photo qui avait fait jaser, celle qui montrait le président américain Donald Trump, le roi Salman d’Arabie saoudite, et le président égyptien Abdel Fatah al-Sissi, les mains sur un globe lumineux lors de la visite du président des Etats-Unis à Djeddah en mai dernier ; un cliché aux allures de séance de spiritisme abondamment détourné sur les réseaux sociaux… 

Alliance paradoxale 

Ces deux photos résument l’évolution surprenante des rapports de force au Moyen-Orient ces derniers mois, alors que la région change d’époque avec la fin de la phase territoriale de l’Etat islamique, qui a perdu l’essentiel de ses positions en Syrie et en Irak.

La photo de Sotchi est évidemment la plus surprenante, en raison de la nature, a priori antinomique, des trois protagonistes :
  • Vladimir Poutine, l’hôte du sommet, a pesé de manière déterminante dans le conflit syrien en lançant son aviation au service de l’armée de Bachar al-Assad à l’automne 2015. Il a redonné à la Russie une place de premier plan au Proche-Orient, et peut être considéré comme le grand vainqueur de cette fin de conflit ;
  • Hassan Rohani représente lui aussi un pays qui a pesé de manière déterminante dans la survie politique de Bachar al-Assad, et il peut lui aussi revendiquer une place à la table des vainqueurs, alors qu’il a contre lui les Etats-Unis et l’Arabie saoudite inquiets de l’influence croissante de l’"Arc chiite". Il se retrouve l’allié de la Russie alors que beaucoup de choses les séparent, y compris une concurrence dans le domaine énergétique ;
  • Recep Tayyip Erdogan est l’invité surprise, la Turquie restant membre de l’Otan, l’alliance militaire pilotée par les Américains, et s’étant lui-même fortement engagé contre Bachar al-Assad. Mais ses relations avec les Etats-Unis se sont détériorées quand celles de la Turquie et de la Russie sont au beau fixe, au point qu’Ankara achète à Moscou le système de défense aérienne S-400, inhabituel pour un allié de Washington… Et il a des intérêts communs avec Téhéran, notamment celui de bloquer les Kurdes…
Ces trois pays espèrent que leur entente et leur influence cumulée dans des cercles distincts leur permettront de peser sur la fin de guerre et sur l’après-guerre en Syrie.
De gauche à droite, les mains sur le globe, le président égyptien Abdel Fatah al-Sissi, le roi Salman d'Arabie saoudite et le président américain Donald Trump, le 21 mai 2017 à Riyad. (Uncredited/AP/SIPA)
Cette alliance est d’autant plus paradoxale qu’elle survient au moment où l’Arabie saoudite, avec le soutien de Donald Trump et celui, de moins en moins implicite et de plus en plus affiché, d’Israël, veut réaffirmer un leadership sunnite face à l’Iran.

Or la Turquie, un des plus importants pays sunnites non arabe, s’affiche ouvertement aux côtés de l’Iran, la "bête noire" des dirigeants saoudiens et du président américain. Au printemps dernier, lorsque Riyad avait lancé un ultimatum au Qatar, premier signe de l’ascension du prince héritier Mohammed Ben Salmane (surnommé "MBS") en Arabie saoudite, Ankara avait volé au secours de la famille royale qatarie sans pour autant se couper du royaume wahhabite : Erdogan avait effectué une visite à Riyad pour calmer le jeu. Par Pierre Haski - Retrouvez cet article sur L'Obs
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