Mayotte : La rentrée ratée des étudiants étrangers "pris en otage" par l'administration française

À Mayotte, où près de la moitié de la population n'a pas la nationalité française, le nombre de bacheliers étrangers ne parvenant pas à ...

À Mayotte, où près de la moitié de la population n'a pas la nationalité française, le nombre de bacheliers étrangers ne parvenant pas à poursuivre leurs études est en forte augmentation cette année. En cause, la fermeture partielle de l'unique préfecture locale qui ne délivre presque plus de titres de séjour et de visas nécessaires à leur inscription pour des études supérieures. Bien qu'ayant passé toute leur scolarité à Mayotte, ces jeunes risquent aussi l'expulsion.

"C'est un enfer. Notre avenir est en train d'être bousillé sous nos yeux sans que l'on puisse faire quoique ce soit." Du haut de ses 19 ans, Paul* - un jeune Comorien installé à Mayotte depuis qu'il a 12 ans - pensait que son chemin était tout tracé et attendait sa rentrée en licence à l'université du 101e département français avec impatience. "J'ai eu mon bac avec mention il y a plus d'un an. Pour entrer à l'université, il me faut un titre de séjour que je n'ai pas réussi à obtenir l'année dernière. Je pensais y parvenir cette année, mais avec la crise sanitaire, c'est encore pire", explique-t-il à InfoMigrants.

Comme Paul, la plupart des bacheliers étrangers à Mayotte sont actuellement bloqués dans de véritables limbes administratives et risquent, malgré eux, l'expulsion. La Cimade et d'autres associations d'aide aux migrants alertent sur cette situation qui se répète depuis plusieurs années déjà. "Les procédures de demande de titre de séjour sont particulièrement longues et nombreuses. Même si les étudiants ont effectué cette démarche avant leur année de terminale, beaucoup de temps s’écoule avant qu’ils n’obtiennent une convocation ou un récépissé de demande de carte de séjour, durée qui va de plusieurs mois à deux ans", explique la Cimade.

La situation s'est encore plus compliquée cette année avec la crise sanitaire ayant conduit à la fermeture de la préfecture de Mayotte. Bien que partiellement rouverte depuis quelques semaines, elle ne ne délivre presque aucun document, plongeant encore plus de jeunes mais aussi des familles entières dans l'irrégularité, contre leur gré. "Avec la préfecture qui ne reçoit quasiment personne et surtout pas les étudiants, c'est compliqué d'être en ordre administrativement. En outre, aucune souplesse n'est accordée malgré les circonstances exceptionnelles", relève Dominique Ségard, présidente de l'antenne locale de la Cimade, jointe par InfoMigrants.

Des visas contre des expulsions


"J'ai fait ma première demande de titre de séjour l'année dernière pour mes 18 ans. J'avais tous les justificatifs demandés et mon bac en poche. J'attends toujours de leurs nouvelles", se désole Paul qui affirme avoir retenté sa chance cette année, en vain. "Je suis allé jusqu'à me rendre à la préfecture en personne pour avoir des réponses à mes questions. Sur place, un agent m'a dit que tout était gelé tant que les reconduites à la frontière n'auraient pas repris en masse. Cela n'a aucun rapport avec mon cas particulier et je ne peux rien y faire."

C'est aussi ce que s'est vu répondre Ali*, un autre Comorien de 18 ans, accepté dans une fac de langues en région parisienne. Lui cherche par tous les moyens à obtenir un visa. Sans ce précieux sésame, impossible de se rendre en métropole pour sa rentrée. "C'est comme si on vous demandait un visa pour passer du département des Hauts-de-Seine à celui de la Seine-Saint-Denis", s'insurge-t-il. "Les démarches d'obtention du titre de séjour et du visa sont déjà compliquées en temps normal et maintenant on apprend que pour avoir plus de chances que notre dossier soit traité par la préfecture, il faut des expulsions de masse ! C'est du chantage, c'est inhumain", poursuit le jeune homme arrivé à Mayotte avec sa famille à l'âge de 10 ans.

Avec la fermeture des frontières due à la pandémie, les expulsions ont drastiquement chuté. Selon le préfet Jean-François Colombet, 13 000 personnes auraient dû être reconduites depuis le début de la crise sanitaire si le rythme habituel des éloignements avait pu être maintenu. Au total en 2019 ce sont près de 30 000 personnes qui ont été expulsées, soit environ 10% de la population de l'île. "L'Union des Comores vient de rouvrir officiellement ses frontières. Par conséquent, on constate que les expulsions depuis Mayotte reprennent à un rythme soutenu depuis deux semaines. Il y a énormément d'interpellations", observe Dominique Ségard.

Outre l'angoisse de rater leur année scolaire, Paul, Ali et les autres craignent donc également d'être reconduits dans les autres iles des Comores sans même avoir pu régulariser leur situation. "Un de mes amis a été expulsé aujourd'hui, ma voisine c'était hier. J'ai peur d'être expulsé à mon tour alors que je fais tout pour être en règle et que je ne suis qu'un étudiant sans histoires. Je reste cloîtré dans ma favela jusqu'à 15h et dès que la police débarque pour des interpellations, je pars me cacher ailleurs", raconte Paul qui confie que cette situation commence à peser sur sa santé mentale. "Je passe ma journée à cogiter, je ne peux rien faire d'autre, j'ai même perdu l'appétit."

D'après Dominique Ségard, une poignée d'étudiants seulement sont parvenus à obtenir leurs papiers ces derniers jours. "Cela semble bouger au compte-gouttes mais comment rattraper un tel retard alors que la rentrée est là ? Seuls les plus acharnés y arrivent. L'un d'eux a envoyé 150 mails à la préfecture avant d'être reçu !", affirme-t-elle. L'associative réclame la mise en place en urgence "d'un dispositif spécial pour sauver l'année de ces jeunes qui ont véritablement été pris en otages par les autorités françaises".

Engager les démarches post-bac dès l'entrée au lycée 


Interrogée par InfoMigrants sur la question, la préfecture n'a pas donné suite ni souhaité communiquer le nombre de reconduites ou de bacheliers menacés d'expulsions. Selon l'Insee, près de la moitié de la population mahoraise ne possède pas la nationalité française, pourtant, un tiers des étrangers sont nés à Mayotte.

"En respect du droit à l’éducation, en dehors de toute distinction qui tienne à la nationalité ou à la situation personnelle, les services de l’éducation nationale ne disposent pas d’information concernant la situation administrative de ces jeunes", affirme, pour sa part, le rectorat, dans un email envoyé à InfoMigrants, précisant qu'au cours de l'année 2019-2020, les étudiants de nationalité étrangère représentaient 28% des effectifs des licences de Centre universitaire de formation et de recherche (CUFR) de Mayotte. Cette année, un peu plus de 600 bacheliers de nationalité étrangère issus de terminale ont obtenu et accepté une admission dans l’enseignement, selon le recteur. Une moitié doit poursuivre ses études en dehors de Mayotte, l'autre moitié au sein de l'île, au CUFR.

Le rectorat conseille aux élèves de nationalité étrangère d'"engager les démarches administratives nécessaires à leur poursuite d'études post-bac dès leur arrivée au lycée". Quant au directeur du CUFR, Aurélien Siri, également joint par InfoMigrants, il recommande aux futurs étudiants avant tout de bien s'informer sur les contenus des formations : "Ne les choisissez pas au hasard !". Il invite aussi à "diversifier les candidatures en faisant des vœux multiples, c’est-à-dire des sous-vœux pour plusieurs formations similaires." Enfin, le directeur insiste sur le fait qu'il n'est pas possible de refuser une place au CUFR puis de changer d'avis. "Soyez transparent avec vos parents, si vous avez fait un vœu dans l’Hexagone."

À cette rentrée, les capacités d’accueil dans l’enseignement supérieur sur Mayotte, pour les primo entrants, sont de 1011 places (475 places au CUFR, 480 places dans les lycées et 56 places dans les formations du secteur paramédical et social). "D’autre part, 128 places supplémentaires viennent d’être créées dans le cadre du plan de relance afin d’apporter une solution aux bacheliers encore en attente d’admission dans le supérieur", souligne le rectorat, ajoutant que les capacités d'accueil ont augmenté de 25% sur les trois dernières années. À l'horizon 2023, environ 220 places supplémentaires sont prévues dans le cadre du programme de construction des lycées.

*Prénoms modifiés à la demande des témoins
Photo d'archives
Par Anne-Diandra Louarn ©InfoMigrants

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