Une plaidoirie pour la minorité chiite aux Comores

UNE PLAIDOIRIE POUR LA MINORITÉ CHIITE AUX COMORES : « NOTRE RELIGION C’EST L’ISLAM » : LA RELIGION D’ETAT CONTRE LES MINORITES RELIGI...

UNE PLAIDOIRIE POUR LA MINORITÉ CHIITE AUX COMORES :

« NOTRE RELIGION C’EST L’ISLAM » : LA RELIGION D’ETAT CONTRE LES MINORITES RELIGIEUSES

« Non! Je ne peux pas renoncer à mes convictions religieuses. Non ! Je ne peux pas me convertir à l’Islam, car je suis toujours musulman ».


Voici la seule réponse de Mr HOUMED ALI aux questions des policiers, lors de son énième garde à vue, le 10 octobre 2016. Il sera relâché 48 heures plus tard afin de servir comme appât pour la capture de ses coreligionnaires.

Non! Nous ne sommes pas dans les zones désertiques situées entre le gouvernorat syrien de Deir ez-Zor et la province irakienne d’Al-Anbar, pendant les moments glorieux du califat de DAESH, acronyme arabe de l’Organisation de l’Etat Islamique en Irak et au Lévant.

Non! Nous ne sommes pas dans les zones tribales pachtounes du Pakistan, ni dans les régions montagneuses méridionales de l’Afghanistan où sévit la tyrannie sanguinaire des Talibans.

Nous sommes en plein milieu de l’Océan indien ; l’océan le plus ouvert de la planète, un carrefour de civilisations, où se sont croisées différentes influences religieuses du monde à travers l’histoire : perse, chrétienne, bouddhiste et celle de l’Islam.

C’est plus précisément dans la partie sud-ouest de cet océan, [next] à l’entrée Nord du Canal de Mozambique, passage obligé de la plus célèbre voie de transport maritime reliant le Golf persique à l’Atlantique Nord en longeant la côte orientale de l’Afrique et le Cap de Bonne-Esperance, que se situe l’Union des Comores, Etat indépendant depuis 1975 et membre à part entier de l’Organisation des Nations Unies et de l’Union africaine.

C’est dans ce petit pays archipélagique de 700 000 habitants où se déroule, loin des caméras des grandes chaînes de télévision, la plus cruelle et la plus affreuse traque jamais organisée contre une minorité religieuse en Afrique.

L’Union des Comores est un Etat fédéral composé de quatre îles autonomes : Grande-Comore, Anjouan, Mohéli et Mayotte (sous administration française). À majorité musulmane de rite chaféite, la population comorienne a toujours professé, jusque-là, un islam très tolérant et très ouvert aux autres religions, comme cela pourrait être témoigné par la survivance de quelques pratiques animistes tolérées encore aujourd’hui au sein de cette société.

Cet équilibre est mis à mal depuis le retour en masse d’anciens étudiants formés en Arabie saoudite et au Soudan, propageant un islam radical, s’inspirant de l’idéologie wahhabite saoudien. Dans un contexte mondial où les rivalités chiites-sunnites sont attisées à l’extrême, la minorité chiite comorienne devient une cible facile pour la majorité sunnite acquise aux idées extrémistes propagées par les wahhabites.

Le 23 mai 2009, la population a adopté, par référendum, une révision constitutionnelle imposant l’Islam comme « religion d’Etat » aux Comores.

Le 08 janvier 2013, une loi portant règlementation générale de pratiques religieuses en Union des Comores a été promulguée. Celle-ci fait de la doctrine sunnite sous couvert du rite chaféite la seule « référence religieuse officielle en Union des Comores ». Elle a également interdit « toute campagne, propagande, pratique religieuse ou coutumière non conforme » à ladite doctrine, sous peine d’un emprisonnement allant de 5 mois à 1 an et d’une amende allant de 100 000 FC à 500 000 FC ou de l’une de ces deux peines.

Et depuis ce jour, une répression sans précédente est mise en place contre la minorité religieuse chiite.

Au mois de novembre de la même année, Mr HOUMED et 18 autres chiites ont été arrêtés et conduits devant un tribunal afin d’être jugés pour pratiques religieuses non conformes à la doctrine officielle de l’Etat. Ils ont écopé jusqu’à 1 an de prison ferme et [next] 1,5 millions de francs d’amende.

Mr HOUMED ALI est persécuté parce qu’il est chiite. Et ce n’est pas pour lui épargner une détention arbitraire que la police a décidé de mettre un terme à sa garde à vue, le 12 octobre 2016.

Cette date coïncidait avec le jour de « l’Anchoura », une grande fête chiite célébrée dans le monde entier par cette communauté religieuse, en commémoration de l’assassinat du troisième imam de tous les chiites, l’Imam Hussein, petit-fils du Prophète Mahomet.

4 heures après la levée de sa garde à vue, la police a fait une descente musclée dans la maison de Mr HOUMED, sise à Moroni capitale de l’Union des Comores. La police savait très bien que HOUMED était à la tête d’un petit groupe de chiites qui, faute d’un lieu de culte, se retrouvait chez lui pour prier et célébrer leurs fêtes religieuses.

Et comment pouvaient-ils avoir un lieu de culte quand l’année précédente le propriétaire qui leur avait loué un appartement pour servir de local de prière a vu la police débarquer dans les lieux pour non seulement procéder à l’arrestation de toutes les personnes présentes dans les locaux, mais également saccager les meubles et démolir les murs de la propriété en question ?

Le 12 octobre 2016, les policiers ont agi de la même manière que les années précédentes, avec les deux particularités suivantes :

D’abord, dans la maison de Mr HOUMED, il y avait sa femme et ses 4 enfants mineurs. L’ainé était âgé de 8 ans et le plus jeune de 6 mois. Et ils ont tous été brutalisés, bousculés et malmenés par les policiers. Après avoir mis tout le monde dehors, ces derniers ont procédé, sans mandat, à la fouille de la maison afin de rechercher tout document susceptible de les aider à mieux traquer les adeptes de ce culte minoritaire. Et voilà le quotidien de tous les chiites comoriens durant ces 4 dernières années, surtout à l’occasion de la célébration de leur fête de l’Anchoura.

Ensuite, pour faire le bilan de cette répression qui a duré entre 3 à 4 jours, le Ministre de l’intérieur de l’Union des Comores a fait, le 13 octobre 2016, les déclarations suivantes :

« Que celui qui veut pratiquer le christianisme parte en Rome ».

« Ecoutez, notre constitution ne nous a pas parlé de christianisme. Notre religion c’est l’Islam. Et celui qui pratiquera un Islam autre que celui auquel nous sommes habitués, nous l’en empêcherons. Là, c’est clair. Nous allons pas transiger ».

Même à l’époque de l’Inquisition, on n’avait jamais entendu des propos aussi martiaux et belliqueux dirigés contre des minorités religieuses.

HOUMED et les autres chiites comoriens sont victimes de ce qu’on appelle « une haine religieuse collective ».

Celle-ci est définie par le Rapporteur spécial sur la liberté de religion ou de conviction, dans son rapport du 26 décembre 2013 au Conseil des droits de l’homme de l’ONU comme étant :

« Toutes les manifestations communes d’émotions intenses et irrationnelles d’opprobre, d’hostilité et d’animosité envers un certain groupe ou individu qui sont proclamées au nom d’une religion ou d’une conviction particulières. De telles manifestations peuvent se [next] produire dans l’intention de défendre des vérités revendiquées par une religion ou une doctrine ainsi que les pratiques, normes et identités qui lui sont associées, contre ce qui est perçu ou imaginé comme une menace ».

Ces manifestations nous rappellent les années sombres de l’histoire de l’humanité.

Oui, cela nous rappelle les années et les mois qui ont précédés le massacre du 24 août 1572 de la Saint-Barthélemy au cours duquel 3 000 protestants ont trouvés la mort à Paris et 15 000 autres dans le reste de la France, en l’espace de quelques semaines.

Oui, cela nous rappelle les années et les mois qui ont précédés la Shoah, avec l’extermination de 6 millions de juifs, en l’espace de 3 ans.

En se comportant ainsi avec mon client, l’Etat comorien se rend coupable de violations graves des déclarations et des conventions internationales ratifiées par les Comores. Il empiète au moins sur 3 principes fondamentaux en matière des droits de l’homme :

- La liberté de religion ;
- Le principe d’égalité de tous devant la loi ;
- Le droit à la vie privée.

En l’espèce, mon client est privé de sa liberté de religion. Lui et ses coreligionnaires sont empêchés d’accomplir les actes rituels et cérémoniels exprimant directement leurs convictions, ainsi que les différentes pratiques propres à ces actes. L’Etat comorien les empêche de construire des lieux de culte, d’employer leurs formules et leurs objets rituels, et d’observer leurs jours de fête religieuse.

Ces entraves à la liberté de religion violent l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, partie intégrante de la Constitution des Comores, qui dispose que :

« Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites ».

L’Etat comorien viole également l’article 8 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, pourtant ratifié par ce pays, qui dispose que :

« La liberté de conscience, la profession et la pratique libre de la religion, sont garanties. Sous réserve de l’ordre public, nul ne peut être l’objet de mesure de contrainte visant à restreindre la manifestation de ces libertés ».

En ce qui concerne le principe d’égalité, par la loi portant réglementation des pratiques religieuses, l’Etat comorien institutionnalise une discrimination religieuse qui joue non seulement contre les chiites, mais également toute autre religion non musulmane [next] et toute autre école musulmane non sunnite. Il viole ainsi à la fois la Charte des Nations Unies, l’article 2 de la déclaration universelle des droits de l’homme et les articles 2 et 3 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples qui refusent toute sorte de discrimination fondée sur la religion.

Et enfin, l’intrusion non autorisée des policiers dans le domicile de mon client constitue une violation de la vie privée. La préservation de l’espace privé et sa protection contre toute intrusion non autorisée sont pourtant consacrées par les mêmes instruments que j'ai cités en haut.

Alors, allons-nous laisser un Etat qui prétend être démocratique continuer à traiter ses minorités religieuses comme un troupeau de vaches ? Allons-nous le laisser leur enlever toute dignité humaine pour la simple bonne raison qu'ils sont chiites ? En quoi meriteraient-ils moins de considération que les comoriens de rite chafeite ?

Les Comores ne sont pas encore signataires du pacte relatif aux droits civils et politiques. Ce pays s’est abstenu lors de l’adoption par l’Assemblée Générale de l’ONU de la Déclaration sur l'élimination de toutes formes d'intolérance et de discrimination fondées sur la religion ou la conviction, le 25 novembre 1981. Mais, il ne peut pas se sentir moins lié par ce qui en découle car, comme cela a été soutenu par cette dernière, « le mépris et la violation des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en particulier du droit à la liberté de pensée, de conscience, de religion ou de conviction, quelle qu'elle soit, sont directement ou indirectement à l'origine de guerres et de grandes souffrances infligées à l'humanité… ».

Voila pourquoi je me suis présenté aujourd’hui devant vous pour plaider la cause de ce pauvre homme. Un homme qui, une fois privé de ses droits fondamentaux, sera déshumanisé et sera peut-être forcé à l’exil. Et si nous ne faisons rien pour arrêter cet acharnement aveugle, nous serons tous jugés complices d’actes ignobles d’un Etat qui déraille.

MOUDJAHIDI ABDOULBASTOI
Avocat au Barreau de Moroni

Concours international de plaidoiries pour les droits de l'homme du Mémorial de Caën, France (2018).

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