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Une école en ruine

Omar Chaihane n’oublie pas. L’incident a failli lui coûter la vie en 2014. Directeur de cabinet de la Commissaire à l’Education de Ngazidja, il est assis à son bureau, au dernier étage d’un des buildings administratifs de la Place de l’indépendance. Une nuée de jeunes hommes et de jeunes femmes surgit dans la pièce, l’abreuve d’injures, le prend au collet, le traîne à la fenêtre, le suspend, un moment, dans le vide, menaçant de le laisser s’écraser au sol. 

Des instituteurs diplômés réclamant leur salaire d’une année. Quelques semaines plus tôt, c’est le ministre de l’Education lui-même qui est séquestré au lycée Said Mohamed Cheikh par des élèves. Pour des arriérés de salaires de profs en grève. Ces incidents révèlent l’atmosphère délétère qui règne dans l’enseignement. Les tensions qui minent la relation entre les différents acteurs de l’éducation. 

D’année en année, les motifs de mécontentement s’accumulent. L’école publique perd de son prestige, de sa crédibilité. Elle devient une mécanique obsolète, accueillant les laissés pour compte du système. L’immense majorité des élèves inscrits provient des milieux pauvres. Etats généraux, conférences, ateliers d’évaluation ne changent rien à cet état de fait. Ces rendez-vous attestent d’une série de griefs déjà connus : préscolaire inadapté, classes surchargées, défaut d’encadrement pédagogique, inadéquation des programmes, absence d’outils de base, baisse continue du niveau des élèves, salles de classe délabrées, charges salariales trop lourdes ou encore carte scolaire non respectée.
Les conclaves concluent tous à l’échec des projets et des programmes mis en œuvre. Des milliards accordés par des partenaires extérieurs, européens principalement. « Souvent les projets et programmes nous sont imposés de l’extérieur par ceux qui détiennent les crédits » justifie Chabani Mohamed, professeur de philosophie et leader syndical. La plupart des stratégies et approches pédagogiques adoptées sont mises en œuvre par des experts expatriés. Et cela sans tenir compte « du fait que certaines expériences réussies ailleurs ne sont pas toujours transposables ici » comme l’observe un autre syndicaliste. Lorsque les projets novateurs arrivent à leurs fins, et que ces expatriés repartent, les tutelles reviennent aux bonnes vieilles méthodes.

La compétence est négligée

L’incohérence dans la gestion des projets est également pointée du doigt. L’exemple de la stratégie dite de l’Approche par Compétences (APC) à l’école primaire illustre assez bien ce problème. Des enseignants spécifiques, formés pour cette expérience novatrice, se sont vus remplacés au moment du recrutement par des équipes étrangères au processus. C’est ce qui fait dire à Amroine Darkaoui, expert reconnu, ancien inspecteur général de l’éducation, que les dysfonctionnements se situent, non pas au niveau pédagogique, mais politique : « Les autorités donnent les places disponibles à des personnes qui n’ont reçu aucune formation et qui ne peuvent appliquer la stratégie retenue ». 

La fonction publique devient une sorte de « pôle emploi » au service du clientélisme politique. La compétence est négligée dans les mécanismes de recrutement. « Seul critère exigé, la proximité avec le chef : proximité familiale, villageoise ou politique » regrette Ibouroi Ali Tabibou, docteur en histoire et enseignant à l’Université, anciennement leader syndical. La pratique est si ancrée que personne ne prend la peine de s’en cacher. Un bon leader politique fait entrer les siens dans la fonction publique ! Conséquence immédiate : n’importe qui devient maître d’école…

Il faut insister sur le fait que les ratages de l’école comorienne sont largement liés au manque d’argent. Il n’y en a jamais assez. Ni pour payer les enseignants, ni pour acquérir les outils pédagogiques nécessaires à leur travail. Les décideurs politiques buggent tous sur la question. Pour eux, le budget de l’Education correspond à 25% du budget du pays. A les entendre, la volonté existe de développer le secteur. Mais ils ne peuvent consacrer leurs efforts à ce seul secteur. Santé, sécurité publique, environnement ou encore le genre : la liste des priorités s’allonge chaque jour pour le gouvernement. Reste peut-être à engager un effort supplémentaire pour contrôler la bonne utilisation des crédits alloués. 

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A tout reconsidérer, il y a deux soucis urgents : l’insuffisance des ressources disponibles, qui vont essentiellement aux dépenses de personnels (93 %) et la difficulté de faire décaisser les crédits annoncés, au Trésor Public. Comme l’explique un DAF dans une administration centrale : «Ye bidje iyo duwa. Mdru djuwa wuwomba idja hawu ika kayidja »1. Une constante ? Les incessantes grèves, contribuant à la chute du niveau des élèves, ont pour objet le paiement des salaires et des indemnités du corps enseignant. De quoi se poser des questions… Dr Ibouroi Ali Tabibou est formel : « Les salaires ne sont pas considérés comme un devoir, mais une faveur. Les priorités des décideurs sont ailleurs ». L’Etat n’a-t-il vraiment pas les moyens d’induire un autre mode de gestion sur cette question ?

"Il ne faut pas confondre effets et causes"

Mais qu’en est-il des enseignants eux-mêmes ? Ils ne se sentent pas coupables : « Nous faisons la grève pour travailler et vivre. Il ne faut pas confondre effets et causes. Le seul responsable de cette situation, c’est l’Etat, qui n’assume pas ses engagements. Ne vous trompez pas de cible » se défend le syndicaliste Chabani Mohamed, qui va même jusqu’à reprocher à l’Etat de contribuer à la fraude, lors des examens. Il est vrai qu’on ne compte plus les scandales, d’une année à l’autre. Rares sont les fraudeurs sanctionnés ou condamnés. On pourrait également questionner la responsabilité des parents dans ce débat.
La liste des maux qui rongent l’école comorienne est longue à dresser. Les travers de l’école privée seulement intéressée par l’argent, le sous-emploi des personnels qualifiés, l’absence de programmes porteurs de perspectives 2 ou encore l’université engluée dans la fabrique du chômage. Autant d’éléments qui prouvent que le mécanisme est détraqué. La position de l’Union des Comores paraît suicidaire.

S’accommoder d’une caricature d’école rejoint l’attitude d’une certaine élite, persuadée de pouvoir sauver ses propres enfants, en les inscrivant dans quelques établissements privés de la place, gérés selon une logique de développement séparé. L’échec du système éducatif ne date pas d’hier. Il faut remonter au lâchage des Français en 1975 (retrait brutal de tous les fonctionnaires enseignants, malgré une demande de l’Etat comorien pour un maintien des personnels de l’éducation) pour saisir la complexité du dossier. L’improvisation soilihiste, ajoutée aux erreurs de perspectives des régimes suivants, n’a pas manqué d’enfoncer le pays, encore davantage. 

Puis il y a eu le tragique des années 1990, avec les institutions financières internationales, conseillant aux gouvernants des petits Etats en crise de négliger les secteurs de la santé et de l’éducation, secteurs jugés non-rentables. Aujourd’hui, Bretton Woods n’a même plus besoin d’exiger la démission d’un Etat sur la question. Force est de croire que leur demande a été entendue. Les bourses d’études, outils indispensables dans le processus d’éducation, sont devenues rares. Elles sont considérées comme un luxe. Les quelques bourses, mises à disposition par des partenaires extérieurs, sont distribués sur la base de critères politiques, et ne vont pas aux plus méritants. 

Aux Comores, seule l’expérience du lycée d’Excellence à Mutsamudu figure encore une politique d’éducation républicaine. Encore faut-il ne pas la noyer dans des considérations régionalistes, de type insulaire ou à caractère séparatiste. Comment les Comoriens pensent-ils retrouver l’initiative s’ils ne repensent pas l’éducation de leurs enfants ? La renaissance de ce pays aura-t-elle lieu sans une école performante ? Une société négligeant la formation des hommes n’est-elle pas condamnée à s’effondrer ?

Ali Moindjie (In Uropve n° 3)

1. Selon le DAF du ministère de l’Education, le budget 2015 consommé n’atteint pas 50% du budget alloué. Cela, en raison des difficultés de décaissement causées par l‘absence de trésorerie. De même source, aucun engagement du budget 2016 n’a été fait à la mi-mars à cause du manque de fiche de comptabilité. L’imprimeur n’était toujours pas en mesure de livrer les fiches commandées.

2. Les Etats généraux de l’Education du 30 juin, 1er et 2 juillet 1994 recommandaient : « La réussite du système éducatif comorien passe inévitablement par le développement de l’enseignement de base qui nécessite au préalable une connaissance rigoureuse du développement psychomoteur de l’enfant comorien ». Le colloque de 1989 avait déjà recommandé le renforcement de la participation des cadres nationaux dans les commissions chargées de l’élaboration des programmes.
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