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Pionnier du rap aux Comores, Cheikh Mc est un agitateur inspiré qui, depuis plus 20 ans, dit tout haut ce que les gens pensent tout bas. Avec Upezo (« panorama » en shikomori), il persiste et signe. A la manière des rappeurs Keur Gui, du mouvement citoyen « Y'en a marre », l'artiste de Moroni appelle la jeunesse comorienne à ne plus se soumettre, à ne plus se taire.

Ras Le Bol, son premier titre, co-écrit en 1995 au sein du groupe Pirates du Myke, marque la naissance du rap aux Comores. Cheikh MC a 17 ans. Son premier album, Tout haut, entièrement autoproduit, sort 10 ans plus tard. L'un de ses titres, Mwambiyé (Dites-leur), devenu un classique du rap comorien, s'adresse directement au président de l'époque, le colonel Azali Assoumani [réélu en mai 2016] : « on a tous été victimes de sa politique très militarisée. Le morceau s'est imposé comme une réponse. Sur tout le territoire comorien on scandait « Mwambiyé » pendant les manifestations ». Suivront Enfant du tiers monde (2010) et Révolution (2014), des collaborations avec ses pairs franco-comoriens comme Rohff, Soprano et Vincenzo des Psy4 De La Rime et toujours une même cogite : se servir du rap pour dénoncer les injustices, pointer du doigt la corruption et les dysfonctionnements qui paralysent l'évolution de son pays, sensibiliser à la lutte contre le sida où la pédophilie.

Carte postales et paroles acérées

Depuis quelques semaines, pour annoncer la sortie de son 3ème album, Ckeikh MC nous envoie des cartes postales de son archipel. Pas de textes mais des panoramas somptueux vus du ciel.

Le rappeur de 39 ans se serait-il assagi ? La mélodie entêtante et même carrément dansante du single « Anyibou » pourrait le laisser penser. Pourtant, ce tube afro-trap – dont le titre signifie « c'est honteux » – s'inspire de faits réels concernant d'anciens ministres et autres notabilités comoriennes pour aborder deux sujets tabous : le harcèlement sexuel au travail et, de fait, l'abus de pouvoir ainsi que la corruptibilité de certains religieux.

» Mon pays va mal et sa plus grande maladie c'est la mentalité du peuple. Parmi les symptômes de cette maladie, il y a la soumission : on accepte tout. Le changement c'est amener les gens à vouloir changer. Amener les gens à dénoncer et à refuser surtout. Parce qu'on a le choix entre accepter et être au chômage : ils appellent ça, « la politique du fauteuil ». Et le rap, s'il ne peut pas jouer ce rôle de sensibilisation là, il n'a pas de sens dans un pays comme le nôtre. Notre génération doit parler pour foutre la honte à ces gens-là. Ça leur fait plus mal que la prison. La vraie punition, c'est le scandale. » – Cheikh MC
Dix mois après sa mise en ligne, « Anyibou« ne passe ni à la radio, ni à la télévision nationale. Pourtant, Cheikh Mc estime que les choses ont changé en 20 ans et que l'on parle plus ouvertement aux Comores.

QUAND J'AI COMMENCÉ A RAPPER, J'AI VU QUE J'AMENAIS QUELQUE CHOSE À MON PEUPLE. J'AI COMPRIS QUE J'ÉTAIS EN TRAIN D'OUVRIR UNE PORTE DONT ON IGNORAIT L'EXISTENCE, CELLE DE LA VRAIE DÉMOCRATIE, PAS CELLE CONÇUE POUR NOUS IMPOSER UNE DICTATURE MAQUILLÉE. AUJOURD'HUI, JE SUIS COMPLÈTEMENT LIBRE. 

« J'ai mangé, j'ai pris des coups, des kalaches à la maison, j'ai pris des cellules aussi, pour que la nouvelle génération puisse parler avec plus de liberté. Parce que moi je suis de la génération Bob Denard, celle qui à 2h du matin voyait de sa fenêtre des blancs débarquer chez ses voisins, casser la porte et rentrer avec des chiens pour emmener ceux qui avait osé parler. Quand j'ai commencé à rapper, j'ai vu que j'amenais quelque chose à mon peuple. J'ai compris que j'étais en train d'ouvrir une porte dont on ignorait l'existence, celle de la vraie démocratie, pas celle conçue pour nous imposer une dictature maquillée. Aujourd'hui, je suis complètement libre. En tout cas, la politique me permet d'être le fou que je suis. Je n'ai pas changé de discours. Je dis ce que je pense, je l'écris et je le chante. Et je ne suis pas le seul. C'est ça le travail. Ce n'est pas d'être Cheikh Mc, celui qui dénonce. C'est d'être Cheikh MC, celui qui sensibilise les autres pour s'exprimer avec cette liberté. »

Splendeurs et misères d'un archipel 

Derrière la mer bleue azur et la végétation luxuriante des cartes postales postées par Cheikh Mc sur les réseaux sociaux, se cache donc une réalité loin d'être idyllique mais où la misère n'empêche ni la joie, ni la fierté. Donner à entendre, derrière le « panorama », les moeurs, les dérives, les espoirs et les croyances de tout un archipel, tel est l'ambition d'Upezo. Entre rap, trap et musique traditionnelles, chacun de ses 21 titres crée une situation, un instantané de vie. En shikomori et en français, Cheikh Mc maîtrise à la perfection l'art du storytelling et nous plonge dans le quotidien des comoriens.

Upezo s'ouvre et se clôt par une même danse, le sambe, pour dresser le portrait d'une jeunesse en proie à la délinquance et qui, sans perspectives d'avenir, tourne en rond. Entre temps, guidé par un flow tantôt purement hip hop, tantôt mélodieux – porté sur plusieurs titres par la voix ensorceleuse du chanteur Dadiposlim – on a fait le tour du village où « se mêlent les djinns et les anges, les prières et les transes » (Rumbu). On a croisé des amoureux que la société voudrait séparer en raison de leur différences de classe (Zitsi Hu Hafilishe) et même assisté à une Bora, une cérémonie traditionnelle durant laquelle les femmes, couvertes d'un voile, se retrouvent pour exprimer leurs problèmes de manière anonyme, en chantant et en dansant.

« Le but de cet album c'est de dire : vous pouvez nous parler d'identité – on regarde la même télé que les français – ou de religion, mais n'oubliez jamais que notre société existe depuis, depuis…. Vous nous avez colonisé mais vous n'avez pas créé notre culture. On existe et on a notre manière de voir les choses. Et quand je dis « on », je dis les sociétés africaines.»

SI LE MONDE EST UN LIVRE, IL NE FAUT PAS NOUS EN FERMER LES PAGES / ET DU MÊME ÉLAN NOUS ENSEIGNER LE DROIT À L'ÉGALITÉ (..) NOUS VOULONS APPRENDRE DU MONDE, EN RETIRER DES BÉNÉFICES ET DU SAVOIR / ALORS QU'ILS LE VEUILLENT OU PAS .. ALLONS !

Avec Upezo, Cheikh MC n'épargne personne : ni les familles enlisées dans le déni après avoir envoyé un fils vers les chimères de l'eldorado européen (Mhadaye), ni ceux dont les « cerveaux en berne », laissent passivement le pays s'enfoncer dans les magouilles et la corruption (Si wadje ?). Quant au titre Na Rende (Allons !), écrit avant les propos tenus par Emmanuel Macron en juin dernier sur les « kwassa-kwassa [bateau long à fond plat] qui pêchent plus du comorien que du poisson », il lui tient lieu de réponse.

Si dans ce titre Cheikh Mc exhorte ses frères « à prendre le large, car les frontières ne sont qu'imaginaires », bien loin de lui l'idée de les pousser à l'exil, mais seulement à revendiquer le droit de circuler, librement* : Je nage, je cours/ Je volerais si j'avais des ailes / Et toi tu me dis de ne pas bouger. Mais qu'est ce qu'il me raconte celui-là ? Comment ne pas manger leur part, alors qu'ils se jettent sur la nôtre ! En fait, même si l'espoir est là, même si nous sommes bien où nous sommes / Si le monde est un livre, il ne faut pas nous en fermer les pages / Et du même élan nous enseigner le droit et l'égalité ( …) Nous voulons apprendre du monde, en retirer des bénéfices et du savoir / Alors qu'ils le veuillent ou pas … Allons !

Plus de 20 ans après ses débuts, la musique de Cheikh MC a su trouver un écho au-delà des frontières comoriennes, car il traduit le malaise qui perdure : au pays comme au sein de la diaspora. Mais le fondateur du premier label de rap aux Comores ne compte pas s'arrêter là : « C'est pas parce que mon frère Soprano est en France qu'il a plus de chance que moi. Le talent n'a pas de frontières. Moi je ne rêve pas de faire les Zénith – ça, c'est un projet. Je rêve de jouer à Wembley, en Chine ou au Japon. C'est pas parce qu'on vit dans un petit pays qu'on peut pas rêver en grand. »

Depuis les îles dîtes « de la Lune »**, Cheikh Mc n'a de cesse rêver « tout haut » et « en grand ». Son verbe porte loin et on rêve avec lui.

* Depuis l'instauration en janvier 1995 du visa Balladur, qui a supprimé la liberté de circuler entre Mayotte et le reste de l'archipel des Comores et qui est quasiment impossible à obtenir pour n'importe quel Comorien, plus de 10 000 personnes [entre 7 000 et 10 000 selon un rapport sénatorial établi en 2012] ont péri lorsque les frêles kwassa-kwassa ont chaviré au milieu de l'océan Indien.
** Le nom « Comores » Dujuzur al kammaren arabe, « les îles de la lune ».

Par Hortense Volle - pan-african-music.com
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