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© www.habarizacomores.com (Habari Za Comores)-
Bien que les médias, locaux ou nationaux, n’en parlent presque plus, la situation des familles comoriennes « décasées » à Mayotte ne s’améliore pas. Voici un témoignage d’un bénévole de la Cimade qui met en lumière les conséquences de l’inaction de l’État.
Gite de Benghali ©KTV
Cinq mois après le début des expulsions de comoriens par des « collectifs villageois » mahorais et plus d’un mois après le début de « l’occupation » de la place de la République de Mamoudzou par une partie des «décasés », un début de solution de relogement semble avoir été trouvé avec le déplacement des familles se trouvant encore sur la place, dans un gîte privé, dans la montagne. Tout irait donc pour le mieux. Les média locaux ont relayé des messages idylliques sur la vie des femmes et des enfants installés dans des bungalows, sous des tentes ou dans les chambres de bâtiments en dur : le journal de Mayotte Première a même reporté des images d’enfants assis devant la télévision. Les familles vont et viennent à leur guise, le minibus du lieu assurant des navettes régulières jusqu’à la ville ; avant leur départ un petit carton rouge leur est remis de sorte qu’ils s’identifient au retour dans un souci de sécurisation du site.

Cet unique bénéfice suffirait à justifier après-coup le référé liberté déposé le 22 juin dernier auprès du tribunal administratif de Mamoudzou, au nom de cinq associations et de trois des personnes concernées et visant à améliorer la situation desdits décasés, rejeté le lendemain à la suite de péripéties rocambolesques.

Pourtant, un mois après leur arrivée au gite du « Bengali », des personnes concernées affirment que la situation est pire que place de la République. Comment en est-on arrivé là et pourquoi de tels propos qui, a priori, peuvent sembler plus que surprenant ?

Une évacuation improvisée

La Préfecture a réussi le 22 juin un joli coup politique avec la complicité, sans doute involontaire, des gérants du gîte le Bengali situé au-dessus de Vahibe. Pendant que se plaidait le référé liberté, ses services ont affrété deux bus, mobilisé les forces de police, procédé à l’évacuation en urgence du campement « sauvage »et déplacé les personnes. Personne n’avait été préalablement informé bien que les gérants du gite avaient annoncés par voie de presse la veille qu’ils se proposaient d’accueillir tous les décasés et de les prendre en charge jusqu’à la fin du Ramadan, quinze jours plus tard. La nouvelle produisit des discussions animées parmi des mères de la place, très critiques : elles pointaient à juste titre l’éloignement du lieu, l’isolement, la dépendance, la relégation et l’absence de visibilité.

Trois coïncidences suspectes ont fleuri ce jour-là : l’offre d’hospitalité, la plainte en référé liberté contre la Préfecture, et l’évacuation sans préavis de tous les décasés. Aussi le juge n’eut-il d’autre issue que de prononcer la suspension de l’audience et de reporter sa décision au lendemain mercredi 23 juin. Sans surprise, la plainte se conclut par un non-lieu, à cause d’un défaut d’urgence, les personnes ayant trouvé un toit.

L’affaire serait close si la Préfecture, par son représentant, n’avait pris des engagements devant le tribunal, engagements consignés dans l’ordonnance de non-lieu :

Considérant qu’il résulte de l’instruction que l’ensemble des personnes qui s’étaient regroupées place de la République à Mamoudzou ont quitté cette place et sont actuellement hébergées dans un gîte à Mamoudzou, selon une proposition acceptée par le préfet de Mayotte qui a fait procéder à leur transport ; que le représentant du préfet a indiqué à l’audience qu’une convention allait être signée pour formaliser cet accord au terme duquel le propriétaire du gîte accepte d’accueillir gratuitement pendant le ramadan ces personnes, au nombre de 130 dont 70 enfants, 42 femmes et 18 hommes, l’Etat prenant à sa charge en contrepartie l’aide alimentaire (…)

L’impréparation manifeste de l’accueil se double d’une incurie qui prouverait s’il était besoin que jamais la Préfecture n’a daigné résoudre un problème humanitaire mais régler un problème politique. Avec succès. L’expression « loin des yeux loin du coeur » prend tout son sens dans cette affaire : le dernier article traitant des décasés dans le journal de Mayotte accessible en ligne remonte précisément au 23 juin. Tout serait donc pour le mieux. Et les consciences de s’apaiser à moindre frais.

Pourtant aucune ressource logistique n’a été mobilisée avant l’accueil des sinistrés. La plupart des bâtiments sont en construction, sans lumière au crépuscule à 18 heures, sans accès à l’eau potable : la seule eau disponible et sévèrement rationnée – avec raison vu les conditions – provient d’un captage construit en amont d’une rivière longue de quelques kilomètres et proche du tarissement en saison sèche, et de citernes de récupération d’eau de pluie. Les pensionnaires affirment que riz et manioc sont bouillis dans cette eau trouble.

Si nous comprenons la stratégie bien qu’indigne des services de la préfecture – il s’agissait de traiter un problème d’ordre public -, l’attitude des gérants ne laisse pas d’interroger. Que leur a-t-il pris d’offrir l’hospitalité à près de deux cent personnes sans que soit préalablement signée avec la préfecture une convention à laquelle se référer ? Un mois après l’entrée sur les lieux, les parties ne se sont pas encore accordées sur leurs responsabilités respectives. Voilà du moins ce qui nous est rapporté.

Ce qui devait arriver advint donc : selon la gérante du site, la Préfecture semble hésiter à prendre en charge les familles malgré une promesse orale qu’elle a faite aux gérants.

Répétition d’une stratégie

La même stratégie de pourrissement semble à l’œuvre sur les sites successifs. Une première fois observée sur la place de la République, la même histoire se répète au gîte de Bengali. Ainsi les actions initiées par la Préfecture se limitèrent à Mamoudzou aux contrôles des titres de séjour des occupants et à l’expulsion des sans-papiers. Ce ménage fait, elle se désintéressa de la situation de ceux qu’elle tolérait sur la place. Elle ne manifesta aucune volonté d’adoucir les conditions de vie des occupants, aucune velléité de prendre des positions au sujet des torts flagrants qu’ils avaient subis, ni des décisions qui viendraient réparer les dommages et corriger les humiliations. Pire aucun des « décasages » qui se succédèrent jusqu’au mois de Ramadan ne fut empêché. Mieux l’État s’est autorisé à suivre l’exemple d’une population en meute en organisant lui-même la destruction du bidonville de Tanafou à Passamainty, sans préavis, fondant son action sur une interprétation plus que discutable d’anciennes décisions de justice. Le préfet de Mayotte donnant des gages à la xénophobie ambiante contribua à élever la densité de la population de la Place de la République.

Pour le second épisode de cette tragédie, la préfecture de Mayotte saisit la conjoncture de deux événements dont elle a probablement manipulé le premier élément : une offre d’hospitalité inespérée émise par les propriétaires d’un gîte privé à but lucratif et une plainte en référé liberté déposée contre elle par cinq associations et trois particuliers occupant le camp de la place de la République. Au jour et à l’heure précise de l’audience, elle organisa le transport des personnes pour le gîte de Kwalé. Des rumeurs sur une convention écrite circulèrent : prise en charge financière de l’hébergement et de la nourriture, étude du relogement des victimes, engagement sur la durée trimestrielle du séjour.

Un mois plus tard, rien n’a bougé.

Le jeudi de la deuxième semaine de présence des réfugiés sur le site, le préfet envoya ses agents faire le décompte des locataires du site de Kwalé, se fondant sur la liste établie lors de l’évacuation de la Place de la République et de la montée dans les deux bus. Là encore les chiffres les plus divers se murmurent : on parle de 150, 220 voire 300 personnes sur le camp, selon que sont inclus ou non ceux qui furent transportés, ceux qui rejoignirent leur famille et qui aurait un droit légitime à l’hébergement et au relogement. Le dénombrement serait certes un enjeu important si l’on reconnaissait à l’État un reste de crédibilité. Dans la mesure où la presse s’est faite l’écho d’une proposition de l’administration de participer aux coûts de l’hébergement à hauteur de 20 à 30 euros pour une durée maximale de trois mois, la chamaillerie sur les chiffres n’est pas une question accessoire. Des sommes importantes seraient en jeu si l’État respectait les engagements qu’on lui prête. Sauf que les surnuméraires (on ignore par rapport à quelle liste : le seul nombre officiel est consigné dans l’ordonnance de non-lieu citée plus haut) furent invités à quitter le gîte faute de quoi ils devront s’acquitter d’une somme de 40 € par jour. Ainsi un père de famille absent lors de l’évacuation, devrait se séparer de sa famille qu’il avait rejoint par ses propres moyens ; à l’inverse une mère et ses quatre enfants durent quitter le camp pour la même raison alors que cette fois seul le père avait été transporté.

Hors les dénombrements, la préfecture de Mayotte, malgré les engagements a minima qu’elle a pris, laisse les événements se déliter à leur rythme dans un « advienne-que-pourra » malsain.

Des conditions de vie indignes

Pourquoi les propriétaires du gîte du Bengali, qui gèrent une affaire, supporteraient-ils seuls une telle charge ? Comment le pourraient-ils ? D’où leur est venue l’idée saugrenue d’accueillir une telle population, socialement et psychologiquement déjà fragilisée ? D’autant plus que le Collectif de Soutien des Délogés de Mayotte (CSDM) qui géraient les aspects matériels, sanitaires et sécuritaires du camp de la Place de la République a dû de fait se désengager, pensant passer le relais à l’État. Par ailleurs une simple visite du gîte convainc qu’il n’est pas équipé pour recevoir cette population. Et qu’il n’était en aucun cas préparé à un accueil « humanitaire ».

Une rangée de quelques bungalows en bois, non finis, conserve un aspect champêtre au décor. De grands bâtiments en parpaing encore en construction offrent l’essentiel des logements. Les quelques chambres entrevues sont simplement meublées de quelques matelas posés sur le sol et des balluchons des occupants parmi la poussière de gravats. Pas de sanitaires. Pas de lumière alors que le crépuscule tombe à 18 heures. Aucun meuble.

Dans un bungalow visité, on voit deux grands lits, matelas et sommier, et dans le coin opposé à la porte d’entrée l’espace toilette avec lavabo, bac de douche et WC derrière un rideau de toile plastique impropre à protéger la pudeur. L’eau de captage n’arrive dans les tuyaux que quelques minutes par jour, le matin. Pas le temps de laver les enfants, pas davantage pour la toilette ; sans parler de l’évacuation des WC.. Deux familles occupent le lieu, elles se partagent chacune les lits où dorment les enfants, les mères passent la nuit à même le sol recouvert d’un balatum.

Les « réfugiés » ont froid ; durant l’hiver austral, les températures nocturnes chutent sous les 20°. Les occupants ont tout perdu lors des décasages : totalement démunis, la plupart n’ont ni habit de rechange ni vêtements chauds.

Le problème de l’eau occupe toutes les conversations : la livraison d’une citerne d’eau potable fut annoncée, en vain, chaque jour pour le lendemain pendant la première quinzaine puis l’on apprit que le gîte allait être raccordé au réseau d’eau potable de l’île. Un mois plus tard, les conditions de vie ne se sont pas améliorées.

Aussi chaque soir lors du repas de fin de journée, de l’eau en bouteille est-elle distribuée à raison d’une par famille, ou pour quatre adultes sans enfants.

La pénurie en eau claire empêche les pensionnaires du gîte, tous musulmans, de procéder aux ablutions rituelles et de pratiquer les prières quotidiennes. La cuisson des repas dans l’eau de pluie ou l’eau de rivière amènent d’autres anecdotes : peut-être les femmes forcent-elles le trait quand elles rapportent qu’au fond des marmites stagnent une fine couche de terre rouge et même des petits cailloux.

Elles se plaignent surtout de ne pouvoir laver correctement leur bébé lors du change. Manquant de tout et surtout de commerces de proximité, elles se disent totalement dépendantes des gérants et des quelques employés qui ne peuvent répondre aux besoins d’une telle population, vu son nombre et sa fragilité. Des manifestations d’hostilité ouverte ou sourde alimentent une sérieuse méfiance à l’égard des responsables.

L’isolement

Le « Bengali » se trouve au delà du village de Vahibé. On y accède après dix kilomètres de route et près de deux kilomètres de piste. Étrangement pour un gîte d’accueil, un panneau récemment accroché au-dessus du portail autorise les visites exclusivement les lundis et jeudi après-midi de 13 à 17 heures. Il fut convenu que les bénévoles de la Cimade inscrits sur une liste seront admis dans le camp ; puis à la suite d’une décision unilatérale, cet accord fut caduc. Les visites durent être annoncées, puis autorisées. L’ordre transmis, le gardien ouvrait laborieusement une grille verrouillée, enchainée et cadenassée en permanence. Enfin il arriva à plusieurs reprises que des bénévoles furent refoulés bien que leur venue fût annoncée lors d’un contact téléphonique. Les « maîtres des lieux » opposent que le gîte est un lieu privé et qu’ils accueillent qui ils veulent. La rupture avec la CImade est à présent consommée. Selon eux, l’association leur est hostile. Dorénavant, les visites des bénévoles ne sont pas souhaitées.

La liberté d’action de la Cimade fut restreinte de jour en jour. Accueillis systématiquement avec méfiance sinon agressivité, tant par le gérant que par des employés abêtis par la peur de mal faire, les bénévoles travaillaient sous surveillance, parfois sous les invectives. Ils n’ont jamais eu l’honneur d’une visite du camp, des diverses commodités, de la moindre indication au sujet de la gestion et de l’organisation de la communauté. À chaque visite ils affrontaient des tentatives de mise à l’écart. Finalement les propriétaires gérants du gîte ont obtenu ce qu’ils souhaitaient et se sont affranchis de ce qu’ils redoutaient : la maîtrise absolue sur les gens qu’ils ont accueillis, sans entrave, l’absence de tout contrôle extérieur, avec la bénédiction de fait de l’administration trop heureuse de se débarrasser du problème aussi facilement.

Officiellement, les hôtes du gîte ne sont pas reclus. Mais pour quitter le camp, ils doivent prévenir, se faire remettre un carton rouge, attendre patiemment que la grille soit ouverte, cheminer vers la route sur deux kilomètres de piste, attraper un taxi brousse pour rejoindre Mamoudzou moyennant quatre euros aller et retour. Quant aux visites éventuelles de connaissances, elles sont sinon empêchées du moins systématiquement rendues difficiles : les personnes retenues dans le camp, à savoir les personnes accueillies contre leur gré et sur ordre de la préfecture de Mayotte, rapportent qu’ils doivent s’entretenir avec leur visiteur interdit d’entrer à travers la grille fermée en permanence par chaine cadenassée.

D’autres associations qui intervenaient sur la place de la République furent progressivement éliminées : le Collectif de Soutien des Délogés de Mayotte se rend de moins en moins sur place, le président de l’association des exilés de Tsimkoura s’est vu refuser l’entrée à trois reprises.
»

Au regard de ce témoignage, la Cimade appelle l’État à respecter ses engagements et à prendre en charge ces familles, tout en cherchant à leur faciliter l’accès à une solution de relogement pérenne.

Nous demandons également qu’une action particulière soit menée par l’État pour venir en soutien à l’ensemble des centaines de personnes « décasées » à travers l’île, notamment en leur facilitant la rescolarisation de leurs enfants à la rentrée.

Enfin, nous appelons l’État et l’ensemble des pouvoirs publics locaux à mettre tout en œuvre pour que les « décasages » ne reprennent pas sur l’île et à penser une nouvelle politique pour Mayotte, axée sur le développement des liens et échanges régionaux.

Lien vers un article du Journal de Mayotte : lejournaldemayotte.com
Article publié par la CIMADE Mayotte
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