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© www.habarizacomores.com (Habari Za Comores)-
L’histoire est tragiquement banale. Un fait-divers comme on dit d’ordinaire. Saïd, 11 ans, sort de chez lui. Il habite Frais-Vallon, la Tour F qui sert de signal à cette cité populaire des quartiers Nord de Marseille. Nous sommes le dimanche 5 juin, en début de soirée. Saïd emprunte le passage protégé pour traverser l’avenue de Frais-Vallon. Il est alors percuté par une Twingo qui le projette à plus de dix mètres. Le chauffard prend la fuite. Il se rendra à la police trois jours plus tard. Amené dans un état grave à la Timone, Saïd y décédera des suites de ses blessures, le mercredi suivant.

Saïd est loin d’être la première victime sur le bitume. Et ce n’est pas là un effet de la délinquance qui a fait la triste renommée de la ville. Saïd est tombé à terre sous les coups d’une violence routière bien ordinaire. Il est tombé comme tant d’autres avant lui, à cet endroit. Frais-Vallon est une cité de 5000 habitants traversée de part en part par une route très passante. Car la cité est construite au bord d’un nœud routier. De nombreux automobilistes empruntent cette avenue pour rejoindre la voie rapide de Saint-Just à la Rose. Ils emprunteront demain la rocade L2 qui jouxte la cité.
L’avenue de Frais-Vallon, non loin du collège Jacques Prévert.
“Cela fait des années que la principale du collège mais aussi les structures du quartier demandent un aménagement de l’avenue pour que les milliers de véhicules qui l’empruntent ralentissent quand ils arrivent aux abords du collège et de la cité. Nous n’avons eu aucune réponse“, explique Rahmona Derouiche. Elle est enseignante au collège Jacques Prévert, à l’entrée de la cité, depuis plus de dix ans. Et rien n’a été fait sur cette avenue. La situation ne date pas d’hier. La demande non plus. 

Elle s’est sans doute perdue dans les rouages institutionnels entre le logeur social, HMP qui n’est pas propriétaire de la voie, la Ville, l’ancienne communauté urbaine et aujourd’hui la métropole. Rahmona Derouiche a donc écrit cette lettre en mémoire de son jeune élève. Une lettre pour dire le sentiment d’abandon que l’inaction des pouvoirs publics lui procure : “Nous enseignons à ces enfants les principes de la République pour qu’ils deviennent des citoyens, qu’ils aient du sens critique. Et ces enfants ont l’esprit critique. Mais que fait la société pour eux ?” Une marche blanche est organisée ce jeudi à 17 h 30, près du bâtiment F de Frais-Vallon.

POUR SAÏD

Voici ce que j’écrivais, il y a deux ans : « Aujourd’hui, jeudi 2 octobre 2014, à la sortie de midi, un élève de 6ème a été renversé par une voiture qui roulait très vite sur l’avenue de Frais Vallon. C’est le deuxième enfant renversé devant le collège en moins de deux semaines. Le premier, c’était une petite fille, lundi dernier à 17 h 30, au moment où je quittais le collège ». Aujourd’hui, mercredi 6 juin 2016, au petit matin, un de mes élèves, lui aussi en 6ème, s’est éteint, à l’hôpital, après avoir été percuté par une voiture sur cette même route.

Cette route, je la prends tous les matins et tous les soirs depuis plus de dix ans maintenant pour rejoindre le collège Jacques Prévert où j’enseigne les sciences de la vie et de la terre. Cette route, qui tous les matins, charrie son flot de voitures qui se dirigent vers l’autoroute sans jamais s’arrêter. Cette route qui coupe en deux cinq mille habitants, quinze bâtiments, trois écoles maternelles, deux écoles élémentaires, un collège de plus de six cent élèves et un stade de foot.

Mes élèves sont toujours surpris, étonnés quand ils découvrent qu’il y avait un « avant », un avant bien différent d’aujourd’hui, et que la route n’a pas toujours été là. Ils sont surpris d’apprendre « qu’avant », Frais Vallon était une « campagne » en périphérie du noyau villageois de la Rose et que les enfants de La Rose y jouaient. Ils sont surpris d’apprendre que des bastides et des fermes s’étendaient là où s’élèvent maintenant les bâtiments où ils habitent. Voici comment un de mes élèves, maintenant adulte (il se reconnaîtra), décrivait son « territoire rêvé » « Je souhaiterais que la grande route qui passe dans Frais-Vallon devienne une piste verte pour les cyclistes et les promeneurs. Pour qu’il n’y ait plus d’accidents ni de bruit, les voitures passeraient alors dans un tunnel sous cette piste verte. » A travers cette description d’un « territoire rêvé », il exprimait un ressenti de bruit et d’accidents mais aussi un espoir, une envie de vélo, de balades dans la ville, de bonheur.

Une de mes missions, en tant qu’enseignante est de préparer les élèves à devenir des acteurs responsables sur leur territoire et dans le monde. On ne peut que s’interroger sur ce territoire, cet espace dans lequel ils vivent et qu’ils perçoivent selon leur propre sensibilité. Un territoire que les enfants, les familles s’approprient en mêlant des mémoires diverses réelles ou imaginaires et qui dès lors échappe à un espace prescrit par les institutions. Ce territoire, que nos élèves ont parfois peur de quitter dans un sentiment à la fois étrange et paradoxal de protection, est aujourd’hui imaginé, dans des bureaux cachés, dans des nouvelles tours, loin des habitants. On décide, on trace, on bricole, on projette, on écrit… Les habitants, les associations, les enseignants, les directeurs successifs du collège et écoles et tous ceux qui « vivent » ce territoire au quotidien ont demandé et attendent depuis plus de dix ans la pose de ralentisseurs sur cette route.

Demandé encore à chaque rentrée scolaire, à chaque accident, pour que les enfants du quartier puissent aller à l’école ou au stade sereinement. Ils ont attendu que les dossiers voyagent d’un bureau à l’autre, chassent la poussière des tiroirs fermés. Et finalement compté les accidents, un, deux, trois… Puisque nous sommes dans une société où les questions de responsabilités sont au premier plan, où on évoque à tout bout de champ le principe de précaution, il est temps de nous questionner sur cette responsabilité. Il est temps de nous « regarder » avant que les sentiments de relégation et de colère ne prennent trop d’ampleur et ne nous éloignent encore plus les uns des autres.

Pour Saïd, c’est trop tard. Il avait 11 ans, il était élève dans une classe environnement comme ses grandes sœurs auparavant. Il aimait la nature et les sorties dans la chaîne de l’Etoile, il aimait les rencontres avec les pompiers, il aimait jouer au foot dans son stade. Il est mort ce matin au petit jour… C’était mon élève. Et maintenant ? Continuer avec Omar, Thomas, Chainesse, Wahab et tous les autres qui sont, paraît-il, des enfants de la République.

Rahmona Derouiche, professeure de sciences de la vie et de la terre au collège Jacques Prévert.

Invités de Marsactu
16 juin 2016 © www.habarizacomores.com (Habari Za Comores)
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